INSTITUT CIVITAS ET INCOMMENSURABILITÉ
Séminaire "Croyances" au Cevipof-Lied - 20 nov. 2015


Manuel Quinon nous présente l'Institut Civitas, proche de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie-X, dont la doctrine telle que l'exprime Alain Escada apparaît d'une remarquable cohérence. Cette pensée, qu'on pourrait dire psychorigide, ne peut garder cette cohérence qu'au prix de rester imperméable à toute approche scientifique, comme à toute prise en compte de l'évolution des connaissances et des réalités sociales, pourtant validées par des textes de loi (le mariage pour tous) et l'Académie Française (le féminin dans les fonctions sociales, concernant une femme). Cette attitude semble se fonder sur ce qui paraît à ceux qui s'en réclament une évidence : Dieu, la Famille..., évidence autour de laquelle se construit toute une logique, indépendante des réalités et qui se réclame de l'esprit Chrétien. Elle serait partagée en France par un nombre significatif de citoyens, puisqu'elle mobilise 8 000 militants dans des manifestations publiques, et touche 100 000 à 200 000 lecteurs par des publications papier ou en ligne. La démarche n'est pas sans évoquer une certaine lecture du Coran, à l'origine des récents attentats terroristes, et qui n'est pas non plus sans toucher un nombre significatif de croyants, voire de jeunes citoyens prêts à passer à l'acte.

Gérald Bronner nous initie à "l'incommensurabilité mentale", qui nous fait choisir au delà de toute rationalité entre deux impératifs contradictoires, selon les circonstances et notre niveau d'information ; une approche mathématique du paradoxe (avec le "jeu de l'ultimatum") montre la distance entre nos réactions et une démarche scientifique.
Il n'évoque le terrorisme qu'en introduction, mais on est tenté d'y revenir dans le contexte actuel. Sur cette année 2015, le terrorisme aura fait autant de victimes que la  route en deux semaines : si l'on fait le calcul, monter dans une automobile ou dans un autocar est vingt-six fois plus dangereux que d'aller assister un match de football ou un concert de rock. "Mais ce n'est pas pareil", "ça n'a rien à voir"...  car la route ? "c'est normal !..." tandis que le terrorisme est hors normes, tant par sa nouveauté que par son contexte idéologique.
En début d'année, "être Charlie" a semblé normal, puisque la liberté était en jeu. Publier des caricatures de Mahomet semblait non seulement normal, mais un droit fondamental, pour un Français une évidence. Un droit, oui (et d'ailleurs aucun jugement ne pouvait l'interdire), mais était-ce souhaitable ? Ayant quelques amis musulmans, je me suis demandé comment ils vivaient ces caricatures, et ils m'ont dit en avoir été offensés (sans pour autant approuver les meurtres). Même si c'est un droit, est-il souhaitable d'offenser plus d'un milliard d'être humains à travers le monde, pacifiques pour la plupart, et de les pousser dans les bras des terroristes ?
L'incommensurabilité s'éclaire ainsi de notre connaissance de la situation générale comme des circonstances qui nous entourent. Mes parents m'on raconté qu'en pleine guerre, sous les bombardements, un petit chien ayant sauté sur les rails du métro, une émotion considérable s'était emparé des voyageurs présents sur les deux quais ;  effet de la proximité. Si le logeur de Saint-Denis savait qu'il abritait des terroristes, mais a recommandé à des jeunes du quartier rencontrés d'éviter d'aller
dans les fast-foods américains locaux, cela illustrerait cet effet de proximité.
On parle de "guerre" aujourd'hui, alors que celle d'Algérie n'était qu'une "pacification" : combien de victimes chacune ?
En Syrie même, la guerre fait chaque jour autant de victimes qu'en France les attentats en toute cette année 2015.
Aujourd'hui se noient aussi chaque jour autant de réfugiés que le terrorisme ne tue de Français en un an ; notre longue indifférence a été interrompue par la photographie d'un enfant noyé ; la politique d'ouverture qui a suivi en France comme en Allemagne est bientôt contrecarrée par l'idée que, parmi les réfugiés à accueillir, pourraient se glisser quelques terroristes.
On rejoint la contradiction entre obligation morale et intérêt personnel évoquée au séminaire (céder sa place dans le bus alors qu'on se sent épuisé), ici entre accueillir des réfugiés et assurer notre sécurité.

Autant d'illustrations, dans notre quotidien, de l'incommensurabilité qui marque nos pensées et nos décisions.
La Cop 21, qui va se tenir à Paris quelques jours après les attentats de novembre, ne peut aboutir qu'à des résultats dérisoires face au dérèglement climatique, dont les victimes seront innombrables au sein des futures générations ; mais bien entendu "cela n'a rien à voir" ; le nombre de victimes des attentats, des accidents de la route, des noyades de migrants, des diverses formes de guerre et du dérèglement climatique sont des unités mathématiques portant sur le même objet : des morts et des blessés. Mais ces nombres ne sont pas comparables : ils restent mentalement incommensurables.

L'approche au long cours de la Chine et du chinois m'incite à interpeller certaines évidences, qui n'en sont pas toujours, ou pas les mêmes pour tout le monde. Ainsi pour des francophones (et autres occidentaux) une phrase est évidemment composée de sujet, verbe et compléments, porteurs des marques du genre, du nombre, et du temps pour les verbes (non sans redondance) ; l'ensemble s'écrit en lettres correspondant assez directement à la prononciation. En chinois les caractères sont principalement idéographiques, dessins plus ou moins figuratifs, et accessoirement phonétiques selon des codes déchiffrables par les seuls locuteurs chinois. Ces signes, isolés ou souvent associés par deux, sont invariables et peuvent prendre, à l'occasion, diverses fonctions dans la phrase ; genre, nombre et temps sont indiqués par d'autres moyens, ou simplement à déduire du contexte.
À partir de cette rencontre, prolongeant une expérience d'urbaniste confronté à différents acteurs aux points de vue divers et en partie contradictoires, mais qu'ils faut associer dans une commune synergie, je suis tenté de prendre un peu de recul par rapport aux évidences, et à les replacer dans leur contexte, souvent riche de contradictions.

Après le séminaire "Croyances" du 26 février 2016

Théorie du complot et unicité
L'étude recherche le lien entre croyance en une Théorie du complot et Recherche d'Unicité, sans guère mentionner d'autres raisons de croire à une théorie du complot. Par exemple un caractère inquiet (qui ne pousserait pas à se sentir unique, mais plutôt le contraire), ou la recherche d'appartenance à un groupe (intermédiaire entre l'individu et l'ensemble de l'humanité). Or ce besoin d'appartenance à un groupe, bien identifié en Asie (1) , est également constaté en Occident (groupe d'origine, option politique, religion, entreprise, syndicat, association de quartier, etc.).
Notons aussi que, dans l'étude, la croyance en un complot est implicitement présentée comme erronée, l'information officielle se trouvant ainsi supposée correspondre à la réalité. Or ce n'est pas toujours le cas : un intervenant a rappelé le "complot" des armes de destruction massive que l'Irak était censée détenir. Souvenons nous aussi du Raibow Warrior, dont le sabotage mortel s'est rapidement révélé un complot commandé au plus haut niveau. Il y a aussi des questions non résolues, comme l'assassinat de Kennedy. Quand à l'ironie sur un hypothétique gouvernement mondial secret, que dire du rôle de la finance ?

Génétique et comportements sociaux

L'hypothèse principale est ici que l'inné des humains vient en dernier lieu de la tribu, et qu'un comportement social approprié au monde moderne ne peut résulter que d'une éducation collective dédiée, dont implicitement les résultats pourraient ouvrir vers une harmonieuse humanité.
Cette hypothèse optimiste, qui évoque le "bon sauvage", nous parle des vertus internes de la tribu, mais ne nous dit rien des relations entre tribus, dont on peut supposer qu'elles n'étaient pas toujours pacifiques.
L'image d'un groupe d'hommes armés d'arcs et de lances a été présentée comme autant de chasseurs ; un documentaire avait montré un groupe analogue allant affronter une tribu adverse.
Cet optimisme s'accompagne d'un déni de réalité à propos des murailles, qui ont de longue date entouré et les villes, les protégeant non seulement des animaux sauvages et des voleurs, mais aussi d'autres groupes hostiles, murailles dont on nous a assuré qu'elles n'auraient fait leur apparition qu'avec la fortification de Rome. Or l'existence de murailles (ou tout au moins de levées de terre) est reconnue vers 4000 ans avant J.C. (Talianky, Ukraine), ailleurs au moins 1000 ans (Xian, Chine). Le principe explicite de délimitation d'une muraille carrée comme premier acte de création d'une capitale chinoise remonterait au moins au VIe siècle avant J.C. (2)
En Mésopotamie la ville de Mari (IIIe siècle avant J.C.) était entourée, autant qu'on puisse en juger aujourd'hui, d'une enceinte protectrice parfaitement circulaire.
Ce déni semble lié à un refus de regarder en face le côté belliqueux de l'humanité, non pas tant au sein du groupe, mais surtout entre groupes fondés sur l'origine ethnique, la religion, etc., caractère qui se manifeste avec insistance à l'échelle mondiale aujourd'hui comme dans le passé. Déni regrettable dans la mesure où il empêche de s'interroger sur une possible origine génétique remontant à la phase des tribus, déjà intérieurement en "urbanité" mais potentiellement en conflit entre elles, alors que la différenciation entre l'inné génétique d'une part, et d'autre part l'acquis (ou à acquérir), est à la base de la recherche présentée.
Sous une forme ou sous une autre, la guerre fait partie intégrante de l'esprit humain ; elle aura lieu.

CND

  (1) Un élève chinois ne dira pas "mon professeur" (我的老师,wǒ de lǎoshī)mais "notre professeur"(我们的老师 wǒmen de lǎoshī).

  (2) "Les constructeurs tracent l'emplacement de la capitale. Elle forme un carré ayant neuf li de côté [4,5 x 4,5 km]. Chaque côté a trois portes. Dans l'intérieur de la capitale, il y a neuf rues directes, et neuf rues transversales..." Rituel des Zhou, Livre XLIII, 22 (Kaogonji).

LES 35 HEURES VUES DE CHINE
(et d'ailleurs)


Les 35 heures intriguent les Chinois : les jeunes qui quittent leurs familles paysannes pour venir s'entasser en dortoirs à Shenzhen ou ailleurs cherchent à gagner de quoi retourner au pays et tenter de s'y installer au mieux. Leurs horaires peuvent atteindre 50 heures par semaine, voire plus, et ils n'auraient que faire de temps libre (occasions de dépense). En France même, comment les travailleurs étrangers, nombreux sur nos chantiers, vivent-ils cette restriction d'horaire ?
Mais allons plus loin : nos ministres qui ont proposé ces lois, et nos députés qui les ont votées, limitent-ils réellement leur temps de travail hebdomadaire à 35 heures et prennent-ils leur retraire à 65 ans ? On les voit plutôt sacrifier leur vie de famille, et se représenter jusqu'à un âge avancé. Les membres des professions libérales et autres travailleurs indépendants font de même : 50 heures hebdomadaires ne sont pas pour les effrayer, pas plus qu'une retraite tardive (parfois anticipée par le décès). Ce qui motive ces exclus des 35 heures est sans doute moins l'appât du gain (ils seraient en tous cas bien au-dessus du minimum vital), mais l'intérêt de telles situations. Sans gagner autant, les paysans ne comptent pas leurs heures, réglés qu'ils sont par les saisons et la vie des animaux, mais leur travail a du sens, pour eux comme pour les autres (alimentation, paysages...) ; et je soupçonne même des syndicalistes, parmi les plus engagés, à faire de même.
Ce qui incite à un autre regard sur les 35 heures : elles se justifient par un travail sans réel intérêt personnel (et parfois pénible, mais de moins en moins) ; mais réciproquement, ne cautionnent-elles pas en quelque sorte le fait que le travail soit sans intérêt ?. D'où la question : les 35 heures sont-elles le bon combat, ou ne vaudrait-il pas mieux combattre pour que le travail soit valorisant pour le travailleur, dût-il y consacrer un peu plus de temps ? Le Pays ne s'en porterait peut-être pas plus mal.


CND mars 2016

LE PARADIS C'EST DU BIDON,
LES VIERGES C'EST DU RAISIN



Les autres ont actionné leur ceinture d'explosifs, ou sont morts la Kalachnikov à la main : "vous ne m'aurez pas vivant". Ils ont cru - on leur avait fait croire - qu'en mourant en héros ils gagneraient le paradis pour eux-mêmes et pour leur proches, et que les y attendaient trente-six vierges plus que consentantes (et pour les filles, trente-six puceaux à déniaiser ?).
Quelques arabisants contestaient l'information : l'arabe s'écrivant sans voyelles, les vierges pouvaient se lire comme autant de grappes de raisin, et le paradis sans doute comme une légion d'honneur (un hochet selon Napoléon, qui l'avait créée).
En renonçant à ces bonheurs, puisqu'il a déposé sa ceinture sans l'actionner, puis s'est laissé prendre vivant, Salah Abdeslam montre qu'il avait compris quelque chose : le paradis c'est du bidon, les vierges c'est du raisin.
Celui qu'on prétend juger est un autre, celui d'avant, qui y croyait et avait déployé intelligence et capacité d'organisation, sans crainte de donner son identité, puisqu'il devait y laisser la vie. Que s'est-il passé dans sa tête ?
Le nouveau Salah Abdeslam mériterait qu'on s'y intéresse, non pas par la Légion d'Honneur, mais en diffusant aux héros potentiels ce simple message : le paradis c'est du bidon, les vierges c'est du raisin.


CND 20 mars 2016





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