INTERDISCIPLINARITÉ
Contribution pour le laboratoire LIED
INTERDISCIPLINAIRE ?
Quelques remarques
Formulons comme hypothèse que le travail
interdisciplinaire implique que, dans l'esprit de chacun, la
présence des autres soit non seulement légitime,
mais même nécessaire, ou mieux indispensable.
Les obstacles sont en effet nombreux : différences de
méthodes, de vocabulaire, de statuts, de priorités, et
plus généralement de conception du monde. Il faut donc
que l'objectif poursuivi en commun, les conditions pratiques
d'organisation et la dynamique du groupe soient de nature à
surmonter ces obstacles.
Quelques exemples pratiques (issus de l'expérience)
Conception et réalisation d'un immeuble
L'objectif est de concevoir puis de réaliser un bâtiment
répondant à une fonction définie.
La conception implique un maître d'ouvrage, un programmeur, un
architecte, divers techniciens spécialisés. Cette
chaîne est régie par des textes et des contrats
explicitant le rôle de chacun, et leurs droits et devoirs.
La réalisation est le fait d'entreprises de divers corps
d'état (terrassements, gros œuvre, fluides, charpente et
couverture) dont les interventions non pas successives mais
plutôt emboîtées, sont réglées par un
planning commun, un "programme Pert" déterminant le chemin
critique en dehors duquel quelques ajustements de calendrier sont
envisageables. Chaque entreprise sait ainsi de quelles interventions
préalables elles dépendent, et quelles autres
dépendent de sa propre intervention.
Le local de chantier rassemble les documents de conception et les
dossiers de marché à la disposition de tous, même
si chaque équipe dispose parallèlement de locaux
spécifiques.
La coordination se fait en réunions de chantier hebdomadaires,
animées par un maître de chantier (l'architecte ou son
représentant), avec présence du maître d'ouvrage
(ou son représentant) pour décision ("donneur d'ordre").
Le suivi de l'avancement du chantier (ou au moins de son
approvisionnement) commande le déblocage progressif des fonds
pour les entreprises.
Chacun a pleinement conscience que des conditions extérieures
(intempéries, rupture de stock d'une fourniture ou autre
imprévu) peut déstabiliser la bonne marche de l'ensemble,
et sera donc vigilant à respecter ses propres obligations dans
l'intérêt de tous, c'est à dire du projet commun.
La réception des travaux marque la fin de la tâche
réalisée en commun et la dispersion des équipes,
mission accomplie.
Conception et réalisation d'une ville nouvelle
Une ville nouvelle suppose une décision politique
accompagnée de son financement et de sa procédure
foncière, avec prise en compte par les collectivités
locales.
L'équipe en charge mise en place localement rassemble
opérateurs fonciers, programmeurs, urbanistes, ingénieurs
(voirie et réseaux divers), sociologues, commerciaux, etc., dont
chacun se pense souvent "homme de synthèse". Elle est
dirigée par un haut fonctionnaire (énarque ou
ingénieur des ponts, dans le cas général d'une
opération publique). Le rôle des uns et des autres peut
évoluer entre le lancement de l'opération et sa
réalisation progressive ; des réunions hebdomadaires
générales, et des réunions spécifiques,
permettant de vérifier que l'avancement est bien compris et pris
en compte par chacun. La coordination avec les institutions
extérieures (collectivités régionales et locales,
Institut régional d'aménagement, équipes en charge
de projets parallèles) font l'objet de réunions
spécifiques. Des voyages d'études, offrant une
connaissance d'expériences étrangères, sont aussi
l'occasion d'échanges entre les membres de l'équipe
complétant la coopération courante. La durée de
l'opération (plusieurs dizaines d'années) s'accompagne
d'un renouvellement progressif de l'équipe, et le retour au
"droit commun"du projet réalisé est plus un constat
qu'une cérémonie.
Projet de recherche interdisciplinaire
Un projet de recherche est rarement interdisciplinaire par nature
académique, puisque l'organisation universitaire, comme celle de
la recherche, privilégie l'approche disciplinaire, au moins par
grand corps de disciplines. L'AERES, lors de son passage au LIED, a
d'ailleurs noté que les projets de carrière universitaire
étaient mieux valorisés au sein d'une discipline
déterminée, et que donc l'interdisciplinarité
était un risque à assumer plutôt par ceux dont la
carrière était déjà bien établie.
Cependant certains financements voient d'un bon œil des
propositions interdisciplinaires, et précisément certains
projets impliquent une approche interdisciplinaire.
C'est par exemple le cas des projets de modélisation dans le
domaine de réalités terrestres, comme la géologie,
les structures végétales, les réseaux animaux, ou
plus récemment les créations humaines (villes).
De telles recherches ont impliqué, pour des physiciens
modélisateurs, une approche prenant en compte le point de vue
des spécialistes concernés - même si la
modélisation peut remettre en cause leurs catégories.
C'est par exemple le cas pour la phyllotaxie, les distinctions
morphologiques classiques étant d'un faible apport pour une
modélisation mettant en évidence un processus plus
simple, dont la déclinaison permet de retrouver les
catégories antérieures.
Le projet MoNuMoVi en cours ((Modélisation Numérique de
la Morphogenèse Viaire - 2012-2017) est de cet ordre : retenu
par l'ANR au titre de la modélisation numérique, il
rassemble des physiciens modélisateurs et des
spécialistes de la ville, dont le dialogue est
éclairé par des archéo-géographes et des
Géomaticiens (eux-mêmes vivant la corrélation entre
histoire et géographie d'une part, et entre géographie et
informatique d'autre part). Animé par un tandem
physicien-urbaniste (chacun au sens large), il est aujourd'hui avec
direction principale du physicien (au titre d'une l'ANR "sciences
dures"), mais l'a été précédemment par
l'urbaniste (au titre d'un programme PIRVE : Programme
Interdisciplinaire de Recherche Ville et Environnement 2010-2011).
Cette prééminence administrative évolutive
n'influence guère la réalité du travail de
l'équipe, dont l'hypothèse commune est l'existence de
lois simples à découvrir dans l'évolution de la
forme urbaine (approchée par ses tracés viaires,
eux-mêmes réduits à leur expression filaire).
À ce stade le premier constat est la survie d'une équipe
interdisciplinaire coopérant depuis plus de cinq ans (alors
qu'il n'est pas rare de voir éclater des équipes ANR), et
l'évolution de la problématique (en témoigne
l'ouvrage à mi-parcours De la Trace à la Trame, dont un
exemplaire à été remis au LIED).
Cette phase a aussi permis d'identifier de possibles conflits
linguistiques ou conceptuels : notion d'échelle (inverse entre
géographes et urbanistes) ; systèmes de projection ;
dualité entre image et informations codées (approches
différentes entre urbanistes et géomaticiens), etc. Les
réunions d'équipe mensuelles, et des réunions
spécifiques, permettent d'identifier et de surmonter ces
divergences, et de construire par étapes un programme de
recherche commun.
Pour l'ensemble de l'équipe, le travail en commun a suivi une
évolution sur le concept historique, la pensée d'une
évolution par croissance faisant place à celle
d'évolution parallèle des parties constituées ;
les classements formels paraissent désormais moins
déterminants que leurs fondements dynamiques, etc.
Dans un tel projet, c'est la question posée, abordant la
complexité urbaine avec l'hypothèse de lois simples, qui
mobilise l'interdisciplinarité des participants, au delà
de leurs différents statuts (chercheur, enseignant, doctorant,
post-doc, stagiaire, professionnel, retraité chercheur
associé) et de leur discipline et établissement de
rattachement (physique Paris 7, urbanisme Paris 8 et école
d'architecture, entreprise, etc.).
L'équipe comporte deux doctorantes, l'une côté
physique (SIG voirie), l'autre urbanisme (piétons), une
doctorante chinoise en co-tutelle en SIG urbanisme (métro) ;
elle accueille cet été deux stagiaires SIG, l'un
côté physique (sur Grenoble), l'autre côté
urbanisme (sur Brive). Tous travaillent en coopération quel que
soit leur statut et leur rattachement. Une co-direction de fait
fonctionne entre disciplines, avec présentations
régulières devant toute l'équipe. Une post-doc est
espérée, qui pourrait être rattachée
à une entreprise dont la responsable est membre de
l'équipe.
Défis pour le LIED
Défis thématiques
Parmi les thèmes retenus par le LIED, combien sont issus d'une
problématique intrinsèquement interdisciplinaire, et
combien d'une problématique spécifique à une
discipline particulière et ouverts à une ou plusieurs
autres disciplines ? Comment est prévue, comment fonctionne
cette interdisciplinarité ? Quelle est la place de
l'interdisciplinarité dans les priorités du LIED en
termes de recrutement, de recherche de financements et d'animation du
laboratoire ?
Défis disciplinaires institutionnels
Le regroupement de sciences humaines et sciences exactes, ambition
originale du LIED, se confronte à des réalités
différentes entre ces deux grandes catégories (sans
parler des différences au sein de chacune d'elles, qui vont au
delà de la nuance).
L'expérience et les débats récents
suggèrent qu'il serait prudent d'en faire l'inventaire, car
elles risquent de poser de manière récurrente des
problèmes dont il vaudrait mieux prendre la mesure sans tarder.
Ces différentes questions portent notamment sur les points
suivants :
- Structure du budget, entre acquisition de matériel ou de
documentation, dépenses de fonctionnement, missions,
participation à des congrès, publications
- Locaux : nature (bureaux, paillasses...), équipement, usage
(continu ou non)
- Terrains et missions
- Statut des doctorants : nombre de doctorants par HDR,
rémunération du directeur de thèse, financement du
doctorant, durée moyenne de la thèse et
écart-type, rythme et nature des échanges
doctorant-directeur, accueil physique des doctorants, contenu et
épaisseur de la thèse
- Rôles respectifs des équipes, de l'UMR et des
éventuelles structures intermédiaires
- équilibre entre recherche et enseignement
- Pratiques de coopération extérieure au laboratoire,
pratiques interdisciplinaires
- Publications scientifiques et diffusion extérieure aux
spécialistes
Si pour certaines rubriques les différences entre sciences
humaines et sciences exactes ne sont pas plus grandes qu'au sein de
chacune de ces deux catégories, il semble que pour les
doctorants au moins, le contraste soit très marqué.
Conclusion :
Ces quelques remarques, alimentées par plusieurs
expériences dans différents contextes ayant en commun un
réel niveau d'interdisciplinarité, et par l'écoute
des débats du LIED, visent à y alimenter la
réflexion.
Elles pourront utilement être complétées par
d'autres contributions, et certainement aussi par une meilleure
connaissance des dynamiques déjà en œuvre au sein
du LIED.
CND
Après le séminaire LIED du 12 janvier 2016
«Modèles de physiciens et sciences
sociales»
Les physiciens s'emparent d'un thème social, et le traitent en
laboratoire avec leurs méthodes ; ils obtiennent un
résultat qu'ils tiennent pour représentatif de la
réalité (ici la faible inter-disciplinarité, tant
au CNRS qu'au LIED).
Ce faisant ils sont "dans la cage", enfermés par les big-data
qui sont supposées figurer les relations inter-disciplinaires
à partir des articles cités (et autres indicateurs :
mention des auteurs, etc.).
Soudain le tigre sauvage rugit par la voix de Luc Valentin :
l'inter-disciplinarité fonctionne au quotidien, par des
discussions à la cantine [ou de tels séminaires] dont le
reflet n'apparait pas nécessairement dans les articles
répondant aux normes des publications scientifiques.
Chacun a sa manière de [se] représenter son quartier (qui
d'ailleurs se prolonge aux quartiers de travail et de loisirs) ;
l'administration a de son côté découpé les
arrondissements en 4 quartiers, chacun doté d'un commissariat.
À ces quartiers administratifs s'ajoutent d'ailleurs les
périmètres scolaires (auxquels des parents s'efforcent
d'échapper), l'aire de chalandise du boulanger, etc.
Qu'est-ce qui permet de décider que le quartier au sens
administratif (ou même l'arrondissement) est ce qui
représente le lien entre les habitants ? Les citadins-citoyens
sont-ils au service du commissariat, ou est-ce l'inverse ?
Cette réponse des physiciens, qui semblent y avoir
travaillé hors SHS (sociologues et urbanistes) masque les
vraies questions : comment, dans la réalité vécue
et intérieurement représentée, fonctionne la
ville dans son découpage, ou plutôt comment les
divers découpages vécus ou imposés coexistent-ils
dans la pratique en se superposant ainsi ? Une grande voie
constitue-t-elle une limite (administrative) ou un nœud
(rassemblement de commerces) ? L'emprise d'un comité de quartier
choisie par une association locale coïncide-t-elle avec le
quartier administratif ?
La publication mentionnera-t-elle les travaux de Kevin Lynch et de
Chombart de Lauwe ?
Le résultat est présenté selon la théorie
des ensembles : le quartier administratif serait l'espace commun entre
les diverses représentations citoyennes. La publication, qui
fera sans doute référence à des auteurs
mathématiques, remontera-t-elle jusqu'aux linguistes, à
l'origine du structuralisme ?
Quel impact ce travail, qui apparaît mono-disciplinaire
(physiciens) appliqué à des domaines extérieurs
à la physique (sociologie des organismes de recherche, urbanisme
et psycho-sociologie) peut-il avoir sur le fonctionnement réel
du CNRS et du LIED, ou de la ville concernée et de la vie de ses
habitants ?
On peut imaginer une autre organisation de la recherche : d'abord
expliciter clairement la question de fond : Comment fonctionne
l'inter-disciplinarité ? Comment fonctionne le découpage
urbain ?
Puis interpeller les indicateurs : Pour les organismes de recherche les
références et noms d'auteurs sont-ils un indicateur
pertinent et complet ? Dans une ville, comment les découpages
administratif, commerciaux, individuels et associatifs peuvent-ils
co-exister ? Donc rassembler pour l'étude une équipe
inter-disciplinaire couvrant la question ainsi plus complètement
définie.
Même si l'intervention des physiciens devient aujourd'hui
incontournable, compte tenu de leurs outils d'analyse et de
modélisation, elle pourrait utilement intervenir en aval de ces
réflexions, les SHS s'efforçant de les présenter
sous forme mathématisable, et en amont des réactions de
l'ensemble de l'équipe (inclus SHS) au vu de leurs
résultats ; et aini de suite (travail d'équipe en
feed-back).
Séminaire utile donc pour le LIED : saurait-on formuler un
thème ainsi fondamentalement inter-disciplinaire, et constituer
une équipe appropriée rassemblant SHS et Hors-SHS ?