Clément-Noël  DOUADY
et l’équipe Morphocity


DE LA TRACE À LA TRAME
   La voie, lecture du développement urbain

                l'Harmattan septembre 2014

RECENSIONS ET COMMENTAIRES

De Laurent B - Paris 22 sept 14
Bonjour,
[...] J'ai une question naïve : j'ai été surpris par l'absence totale de bibliographie, y-a-t-il une raison particulière ?

Réponse
Absence de bibliographie : en effet l’ouvrage n’est pas conçu comme une publication « scientifique »,
mais plutôt comme un essai (notamment pour ma partie, qui mentionne explicitement ce statut).
Il a aussi pour orientation de participer aux échanges inter-disciplinaires,
et la bibliographie nécessairement disciplinaire de chaque article n’y aurait guère apporté.
[...]
Clément-Noël DOUADY - 22 sept 14

Réponse en retour de Laurent B - Paris 22 sept 14
re-bonjour,
[...] merci pour cette précision. Je crois que vous avez tout intérêt à préciser ce point sur votre site
car je ne serai évidemment pas le seul à me poser la question.

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Recension
De Laurent BEAUGUITTE, sur le site en ligne du groupe fmr (flux, matrices, réseaux)

[...] L’ouvrage est organisée en deux parties : la première, signée C-N Douady, est un essai (et non un ouvrage scientifique) de 140 pages intitulé Déconstruire la mosaïque urbaine ; la seconde partie regroupe de courtes contributions et études de cas présentées par différent-e-s participant-e-s au projet Morphocity. Modestement titrée Vers une modélisation, cette seconde partie multiplie les pistes et présente une recherche en train de se faire.
[...] L’objet voie est abordé sous un angle exclusivement spatial et temporel, sans prise en compte des aspects culturels ou socio-économiques. La typologie des lignes proposée pp. 22-40 est d’un grand intérêt tant elle met en évidence, à l’aide d’une illustration riche et variée (de la Chine à Paris en passant par l’Italie ou Amsterdam), les différentes fonctions qu’un même objet peut remplir en fonction des contextes géographiques. [...] L’attention portée à la dynamique et aux transformations des réseaux doit être soulignée tant la prise en compte des facteurs politiques et urbanistiques montre une connaissance profonde des réalités urbaines. La conclusion de la première partie est d’une modestie à toute épreuve, l’auteur s’avouant inquiet d’avoir succombé au “catalogue formel” et se demandant si son essai fournit un matériau adéquat à des modélisateurs qui chercheraient plutôt “le repérage d’un nombre limité de mécanismes” (p. 142).
La seconde partie est volontairement plus hétérogène tant les angles d’approche sont variés.
[...] des propositions méthodologiques sont faites par des praticien-ne-s de disciplines différentes sur des terrains d’étude variés, tant européens qu’extra-européens (avec un fort tropisme chinois), essentiellement mais non exclusivement urbains. Plus encore que dans la première partie, cette collection de courts chapitres montre une recherche en train de se faire et multiplie les pistes possibles, qu'elles soient totalement abouties ou non.
[...] La brièveté des chapitres de la seconde partie pourra apparaître comme un défaut.[...] Cette brièveté est sans aucun doute voulue et revendiquée : loin de vouloir épuiser son sujet ou de prétendre délivrer des conclusions définitives, l’objectif des auteur-e-s serait plutôt d’éveiller la curiosité et d’inciter à en savoir davantage. Polyphonique, parfois brouillon ou trop rapide, cet ouvrage montre avec talent que la recherche en train de se faire est souvent plus stimulante et riche que la science normale.

Laurent BEAUGUITTE octobre 2014
texte complet sur le site fmr : http://groupefmr.hypotheses.org/3483

De SS - Paris 15 janvier 2015
Je vous souhaite une très belle année 2015 en vous remerciant encore de l’envoi de votre livre très passionnant sur les tracés urbains, que j’ai lu entre Noël et le jour de l’an.

De A-C G - Paris 12 janvier
... ai acheté ton bouquin, passionnant!
7 mars 2015 : J'ai acheté ton bouquin et l'ai conseillé à mes étudiants de Chaillot.
La démarche est interessante a lier pour nous sur appréhension plus historique et patrimoniale. (Envoyé de mon iPhone)

De BW Cergy-Pontoise 17 fevrier 2015
Merci de me rappeler à mes obligations, celles de te répondre à la suite de l'envoi de ton livre très riche "De la Trace à la Trame".
J'aurais du te faire signe tout de suite pour te dire que je n'avais pas d'observation à formuler sur les documents que tu as publiés sur CERGY-PONTOISE. Sauf deux observations :
 - l'une concernant l'AXE MAJEUR (la première image), je vais y revenir sur la question de la LIGNE.
 - l'autre est un regret : celle montrant la dépendance de la capitale, le manque de volonté des aménageurs d'engager une politique - celle des AXES TANGENTIELS - qui aurait pu engager un processus qui aurait pu sortir, échapper au RADIO-CONCENTRISME.
À ce propos l'image de MURCIA (p. 59) posait les mêmes questions que celles de la vallée de MONTMORENCY : trame parcellaire ou centuriations. La chaussée Jules César essayait de poser son poids.
À propos de la ligne (L'AXE MAJEUR) j'apprécie comment tu t'appropries toutes les échelles, et notamment celle des très grands paysages qui n'ont pas été exploités au moment où l'agglo s'étalait. Et ces nouvelles dimensions obligent à voir autrement. Depuis les coteaux de Cergy, c'est un PANORAMA qui s'impose et pas seulement la relation à la DÉFENSE ; donc un angle ouvert, et c'est dans beaucoup de lieux comme cela, comme à VILLIERS LE BEL/ÉCOUEN ; BUTTE D'ORGEMONT, promontoire G. ROUSSY, etc., La ligne est devenue virtuelle. Elle continue à être fort bien utilisée - voir page 64 à TOUBA - mais c'est l'échelle en dessous.
Je t'envoie quelques images de ce que je fais - avec beaucoup moins de rigueur que toi, et tes comparses, ont fait avec cet ouvrage collectif. Je suis moins sensible à la modélisation. Elle fait partie du RAISONNABLE comme tu le relèves avec une phrase de CLAUDEL.
Je suis admiratif de la quantité d'informations rapides et très explicites de votre travail. (...)
Bonnes continuations - Amitiés - BW
Images jointes : La trame [Cergy-Pontoise] définie par l'exploitation paysanne du site / Les hauteurs de Villiers le Bel (qu'on n'a pas encore exploitées !) / Le fondement du paysage : c'est sa globalité ; l'axe majeur de Cergy-Pontoise en est la démonstration

De GD Paris 1 mars 2015
Suite à nos échanges récents et après lecture de votre livre "De la trace à la trame", je serais heureux de parler avec vous de l'apport des fractales pour l'urbanisme (...)


Recension publiée dans "Post-Classical Archæologies", Volume 5, May 2015, p. 366-367.
Traduction française de la recension publiée en italien


De la Trace à la Trame, l'Harmattan 2014

Ce livre se présente comme le rapport d'un programme de recherche interdisciplinaire : ANR-MN MoNuMoVi 2012-2016 "Modélisation Numérique de la Morphogenèse viaire» qui traite de l'analyse et de la modélisation du développement des tracés de voirie, menée par une équipe de spécialistes de diverses disciplines appelée Morphocity. Le projet vise à identifier les lois qui régissent le tracé des voies urbaines et rurales et son évolution, en surmontant les difficultés résultant de la complexité de la structure urbaine, ainsi que des différences historiques, culturelles et géographiques.
Le volume est divisé en deux parties : la première, Déconstruire la mosaïque urbaine (pp.9-142), entièrement écrite par Clément-Noël Douady, est dédiée à la description et l'étude des éléments qui composent les réseaux routiers et leurs multiples articulations. Il commence par présenter les grandes lignes du projet et la méthode utilisée pour créer un langage commun permettant d'analyser les voies urbaines pour passer à la modélisation. Sont traités les principaux éléments et les structures qui composent la ville, selon leur dimension (point 0D, ligne 1D, surfaces 2D, volume 3D) dont sont analysées les propriétés, ainsi que les articulations possibles selon la configuration : orthogonale, radiale, concentrique, mixte. Cette sorte de glossaire sert à simplifier en vue de la modélisation, objet du projet discuté ensuite.
La seconde partie, Vers une modélisation (pp. 143-255), est une succession d'articles des différents membres de l'Equipe Morphocity, spécialistes aux vues à la fois différentes et convergentes ; ils présentent de premières tentatives de modélisation, menées avec des critères différents selon la spécialisation de l'auteur, avec des exemples et des études de cas. Les mêmes auteurs insistent constamment sur la difficulté d'exprimer les modèles urbains à travers la morphogenèse ; il n'est donc pas surprenant que ce soit la partie la plus délicate de l'ouvrage, qui cependant montre clairement l'interdisciplinarité du projet : planification, géomatique, architecture, archéogeographie, informatique, anthropologie et sociologie alternent mais convergent dans une tentative de surmonter les données "extérieures" d'un tracé urbain, en analysant les seules propriétés géométriques.
Une première section de cette seconde partie (Convergences, pp. 145-220) se compose d'une série de courtes interventions, certaines principalement d'ordre méthodologique, décrivant les différentes approches de l'analyse et de la modélisation des réseaux urbains.
L'ouvrage se termine par une section Etudes de cas (pp. 221-255) consacrée à la présentation d'études de cas qui, comme indiqué dans les objectifs du projet, concernent  des centres urbains de tailles et situations géographique, historique et sociale très différentes et souvent éloignées.
Malgré un appareil cartographique monochrome et de faible résolution, et un certain décalage entre le texte et les images, qui rendent l'ouvrage visuellement un peu ardu, les textes sont pleins de contenu attrayant, grâce à la pluralité des disciplines rassemblées, mais aussi par la variété des études de cas (d'Avignon à Kyoto) qui sont présentées et analysées avec les mêmes objectifs.
Federico Giacomello
Universita degli Studi di Padova

federico.giacomello.1@studenti.unipd.it

Revue M@ppemonde - n° 144 2014 (en ligne fin mai 2015)

De la trace à la trame. La voie, lecture du développement urbain
       
Jean-François Thémines


De la trace à la trame. La voie, lecture du développement urbain se présente comme un premier «essai» (p. 177) que l’équipe Morphocity consacre à l’avancée de son projet Modèles Numériques de Morphogénèse Viaire [1] (MoNuMoVi). Cet ouvrage pluridisciplinaire (archéogéographie, architecture, mathématiques, physique, urbanisme) cerne un objet qui n’est pas étranger à la géographie, à savoir la structuration et le développement d’espaces urbains, et la présentation s’appuie sur de nombreuses images de réseaux (103 des 255 pages que compte l’ouvrage sont composées d’images).

Le propos de cet ouvrage est d’expliciter et de justifier un programme de modélisation du développement de villes à partir de leur trame viaire. Comme l’indique le sous-titre: la voie, lecture du développement urbain, le concept central élaboré par l’équipe est celui de voie. Celle-ci est comprise comme une structure spatiale linéaire définie par des critères de continuité et d’alignement. Détachée de la notion de rue, elle correspond à des ensembles plus ou moins étendus et diffus d’alignements continus, qu’interrompent des intersections. Ainsi géométriquement définie, la voie est présentée comme un opérateur d’analyses des formes urbaines et de leurs évolutions. Cette modélisation mathématique est pensée pour être appliquée à des espaces urbains de toute dimension et de tout contexte géographique. Le projet MoNuMoVi met l’accent sur une approche commune de villes européennes et chinoises.

L’ouvrage est organisé en deux parties. À une première partie qui répertorie les formes observables des réseaux viaires, séparément et par combinaison, succède la présentation d’un ensemble de regards réflexifs et méthodologiques concernant les possibilités et l’intérêt d’une démarche de modélisation, puis un ensemble de cas de villes sur lesquels cette démarche trouve à s’aiguiser. Outre la présentation de la modélisation (contributions de Stéphane Douady et Claire Lagesse), cette deuxième partie propose une conceptualisation de la notion de trace (contribution de Patricia Bordin). Cette notion sur laquelle nous reviendrons, correspond ici à «ce qui reste dans ce qui change» (p. 172). Elle paraît appropriée pour une recherche qui vise à comprendre le rôle de la structure viaire d’une ville dans son développement, cette structure pouvant être a priori appréhendée comme durable. Si la mise en œuvre de la modélisation nécessite de numériser pour chaque ville considérée des documents d’époque diverse, la démarche vise essentiellement la prospective et le conseil. L’idée sous-jacente est que les voies d’aujourd’hui ne font pas seulement trace d’un fonctionnement passé, mais qu’elles conditionnent le fonctionnement urbain futur dans des périmètres élargis.

Un angle de lecture possible pour cet ouvrage est celui de l’interdisciplinarité. Affichée par le coordonnateur de l’ouvrage, elle est mise à l’épreuve de cette première publication d’équipe. On peut aborder cette question à partir de deux entrées:

•    celle de l’interdisciplinarité interne: quelles articulations observe-t-on entre les spécialités représentées dans l’ouvrage?
•    celle de l’interdisciplinarité externe: quel usage est-il fait de disciplines non représentées dans l’équipe bien que présentes dans l’ouvrage?
•   
Parmi les spécialités représentées, l’archéogéographie et la géomatique sont particulièrement saillantes par la cohérence interne de leurs discours. Leurs spécialistes y font référence à des travaux antérieurs et installent ou rappellent des débats propres à leur discipline. Pour la géomatique, le débat concerne la manière de prendre en compte la géométrie des voies et la pratique des usagers dans la modélisation des réseaux. Pour l’archéogéographie, les textes rappellent l’enjeu d’une relativisation de la fixité des formes, au profit de l’analyse des dynamiques qui les recomposent dans leurs milieux successifs. L’ouvrage donne ainsi l’occasion d’observer le «frottement» de deux spécialités, dans leur approche des réseaux, particulièrement par les conceptualisations assez différentes qu’elles offrent de la notion de trace.

La trace est abordée par les géomaticiens de l’équipe à partir de la modélisation des changements dans les réseaux viaires. Articulée au concept de voie, elle se définit comme une composante spatiale conservée, alors que l’emprise au sol peut être modifiée, par exemple avec la mise en fonctionnement d’une nouvelle route. La trace renvoie par conséquent à la pérennité d’une structure spatiale invisible aux acteurs et elle est agissante en ce qu’elle contribue à structurer le développement urbain. La notion de trace est utilisée par les archéogéographes pour désigner l’attribution d’une forme contemporaine visible (le tracé d’un chemin, la trame d’un parcellaire) à un ou plusieurs modes combinés et successifs de structuration de l’espace. Elle est le produit du travail d’un spécialiste de l’histoire des paysages. En aucun cas elle n'a d'action concrète, en dehors de débats disciplinaires. Et si elle est tout aussi invisible que la trace des géomaticiens, elle peut néanmoins être référée à des modelés et des tracés matériels. Ce qui n’est pas le cas de la première qui est d’une nature purement spatiale, c’est-à-dire relationnelle. L’intérêt de l’ouvrage est de nous laisser dans l’incertitude sur ce que l’équipe construira à partir de ces deux topoï disciplinaires (Berthelot, 2012). Le travail interdisciplinaire «atténue les barrières» (présentation): le partage manifeste d’une conception relationnelle de l’espace et d’une approche multiscalaire y contribue. Mais on a bien, d’un côté, un programme d’abstraction des structures spatiales de leur contexte social, et de l’autre, un programme d’étude des transformations et des transmissions par lesquelles, d’un contexte socio-historique à l’autre, des réseaux se trouvent modifiés.
Parmi les disciplines invoquées dans l’ouvrage sans être représentées par des spécialistes, la géographie est présente. Mais on ne la trouve pas seulement là où les auteurs la mentionnent. Il ne s’agit pas de reprocher des erreurs ou des manques. Certes la contribution des géographes aux études sur la forme urbaine ne se limite pas aux «Types de peuplement rural en France» d’Albert Demangeon (p. 210). Mais il est plus intéressant de voir que les auteurs ont un parti géographique non formulé comme tel et, surtout, que ce parti géographique correspond à une orientation incomplètement explicitée bien que fondamentale de cette recherche. Même si les géomaticiens et les physiciens de l’équipe s’efforcent de l’abstraire de toute interférence avec chaque contexte urbain d’étude, leur modélisation de la spatialité des rues comporte une modélisation du social. Cette dernière apparaît quand Claire Lagesse cherche, dans ses calculs de structuralité des voies, à maîtriser la variable «acteur». Une voie est une ligne continue caractérisée par une «volonté impliquée [qui] reste la même» de la part de l’individu qui l’emprunte (p. 156). Elle peut ainsi prendre la forme d’une perspective ou d’un tracé moins linéaire, mais balisé. Le but est de discriminer les «vrais» tournants qui, parce qu’ils ont un coût pour l’individu (ils impliquent une volonté particulière) permettent d’identifier les voies les plus structurantes, celles qui comportent un grand nombre d’intersections où les individus doivent faire des choix.

Cette construction ne se limite pas, comme on le voit, à la stricte spatialité. Le social y prend l’allure d’individus sans interaction entre eux, mais en interaction visuelle avec leur environnement, en mouvement ou plus exactement en avancée continue («l’acteur avance dans une ligne de perspective ou dans un tracé balisé», p. 156). Les variations de métriques n’ont pas d’implication sur la mesure de la «volonté» de l’individu, et les raisons de ces variations ne sont pas prises en compte. C’est ce que nous désignons comme un parti géographique, une façon parmi d’autres d’appréhender l’espace des sociétés humaines. Et en ce sens, la voie conçue par les géomaticiens est assurément un «objet géographique» (p. 152). Mais ce parti géographique ne peut qu’être interpellé par les objections méthodologiques posées à partir de l’étude de cas finale sur Kyoto (Philippe Bonnin et Estelle Degouys, p. 251-255).

Le réseau collaboratif OSM (Open Street Map) [une des sources utilisables pour la modélisation des voies d’une ville] réalisé bénévolement par véhicule à moteur probablement, s’arrête avant les ruelles piétonnes, et ne peut interconnecter les venelles et roji à l’intérieur des îlots. Ce sont pourtant bien ces voies que les habitants parcourent pour accéder à leur demeure. […] Se pose une question importante: de quelles voies parle-t-on? Quelles voies étudie-t-on? Les seules voies automobiles qui intéressent les industriels actuels? Les voies que peuvent emprunter les vélos? Toutes les voies que peuvent emprunter les piétons depuis que les villes existent (y compris les escaliers et ruelles étroites)? Dans le contexte du développement durable, c’est-à-dire aussi dans la prise en compte du temps long qui est celui de la fabrication des villes et de leur réseau viaire, c’est le réseau piétonnier qui importe le plus. Il nécessite alors un regard critique sur les données disponibles, et une confrontation avec la réalité du terrain (p. 251).

Il faut remercier les auteurs de donner à lire et à voir une interdisciplinarité en actes autour des réseaux, les pistes qu’elle ouvre, les tensions qu’elle contient. Malgré des objections concernant la forme (quelques productions difficilement lisibles [2] quelques études de cas non problématisées), cet ouvrage à la construction originale est d’une lecture stimulante.

Référence de l’ouvrage
DOUADY C.-N. et l’équipe Morphocity (2014). De la trace à la trame. La voie, lecture du développement urbain. Paris: L’Harmattan, 255 p. ISBN: 978-2-343-04232-9

Bibliographie
BEAUGUITTE L. (coord.) (2014). Croissance et décroissance des réseaux. Actes de la troisième journée d'étude du groupe fmr, 140 p. halshs-01068589
BERTHELOT J.-M. (coord.) (2012). Epistémologie des sciences sociales. Paris: PUF, Coll. « Quadrige Manuels », 593 p.
ISBN: 978-2-130-60724-3
©Mappemonde 2014


Revue Espaces et Sociétés - numéro 162 -  parution juin 2015
Recension - PP. 204-207


Clément-Noël Douady et Équipe Morphocity,
De la trace à la trame. La voie, lecture du développement urbain,

Paris, L’Harmattan, 2014, 258 pages.

L’ouvrage De la trace à la trame s’intéresse à la question de la modélisation mathématique de la complexité urbaine, à partir des travaux d’un programme ANR (Agence nationale de la Recherche) en cours (2012-2016), intitulé «Modélisation numérique de la morphogenèse viaire». Pour ce faire, l’équipe de chercheurs investis, dite Morphocity, et le coordinateur du livre, l’urbaniste Clément-Noël Douady, font le choix de partir du réseau des rues «réduites à leur configuration géométrique et position spatiale» (p. 7), avec pour terrains, majoritairement, une mise en parallèle entre des espaces urbains en France et en Chine (avec quelques autres exemples : la Vénétie ou Amsterdam). Il s’agit d’interroger la morphogenèse urbaine, afin d’établir à terme un outil d’analyse du développement des réseaux de voirie. C’est un projet en train de se faire qui est exposé ; son suivi est accessible sur Internet : www.morphocity.fr
La démarche engagée se veut interdisciplinaire, en ce qu’elle repose sur une équipe composée essentiellement de physiciens modélisateurs, géomaticiens, archéogéographes, urbanistes et architectes. Elle se traduit à travers une hypothèse modélisatrice, dont rend raison l’organisation du livre, en deux volets : «déconstruire la mosaïque urbaine», car modaliser suppose de commencer par dégager un nombre limité de mécanismes et d’entités élémentaires que l’on tiendra pour significatifs, puis engager la construction du modèle. On comprend en ce sens l’étude du réseau de voirie dans une dimension « filaire » (c’est-à-dire sans intégrer des variables comme l’emprise au sol ou le trafic généré), par une approche fondée sur les «dimensions constitutives de la géométrie» (p. 17) : point, ligne, surface, hauteur (espace 3D), temps et échelle.
Mais, les sciences sociales l’ont largement montré, modéliser, c’est non seulement simplifier le réel (ce qui est bien dit d’emblée p. 13 : «rechercher s’il existe quelques lois simples régissant le tracé des voies urbaines et rurales, et son évolution»), mais aussi le filtrer et le catégoriser (Lascoumes et Le Galès, 2005). Autrement dit, ce n’est jamais un acte purement technique,mais bien politique, notamment en termes de gestion urbaine et de «politique de la ville» en France, lorsque des instruments servent de déclencheurs d’aide aux zones définies comme sensibles et/ou prioritaires.
Le mode de rédaction est celui de l’essai – annoncé comme tel p. 9 – et de l’outillage – il est bien question, en conclusion de la première partie (p. 142), de rassembler des éléments. Ce dispositif de mise à distance permet de relire des questionnements classiques de l’appréhension de la spatialité dans les sciences humaines et sociales et dans les études urbaines. On peut, par exemple, penser à la conceptualisation ternaire de Daniel Nordman, selon lequel il existe trois formes de spatialité : l’étendue («indifférenciée, indéfinie», faite de «points, tous semblables et reproductibles à l’infini»), l’espace (supposant que se dégagent des lieux et une certaine hiérarchie de ces lieux, un centre) et le territoire, «directement l’objet d’une appropriation, de l’exercice d’un pouvoir [...] ; alors que l’espace est illimité – ou non encore délimité –, le territoire est borné par des limites» (Nordman, 1998, p. 512-514 et p. 516-517). Et c’est bien, parmi d’autres marqueurs, des frontières de et dans la ville qu’il est question au fil des éléments déclinés par l’équipe Morphocity, entre ligne, maillage, quadrillage, etc.
Plus largement, on perçoit un certain intérêt terminologique à la démarche progressive restituée par Clément-Noël Douady : repenser ce que désigne une ligne, un réseau, mais aussi des notions comme la croissance urbaine (p. 82 sq. et 115 sq.) ou encore, fondamentalement, la forme urbaine (y compris dans la deuxième partie du livre, p. 209 sq.). Peut-être y a-t-il là, du reste, un fil conducteur qui aurait pu davantage ressortir dans les réflexions des auteurs, en relisant la proposition importante d’Henri Lefebvre en 1970 (signalée p. 209), définissant la forme urbaine comme à la fois une «représentation incarnée» et une «abstraction concrète» (Lefebvre, 1970, p. 159) ; de quoi interroger les démarches de modélisation des pratiques du social (Viala, 2005).
Dans la deuxième partie du volume, la présentation des fondements de la modélisation s’accompagne de retours des membres du programme sur leur recherche commune ; ces points de vue et ces études de cas sont à la fois significatifs du travail en train d’être mené et des regards disciplinaires (les auteurs sont, dans ce volet, cités avec leur discipline d’appartenance).
Un certain nombre de limites peuvent poindre sur ce plan. La première est matérielle : l’absence de bibliographie finale à l’ouvrage fait défaut, d’abord parce que bien des contributions de la deuxième partie mentionnent, à l’appui du raisonnement, des références qui ne sont in fine pas fournies ; ensuite, parce que le projet interdisciplinaire lui-même suppose de veiller à cet appareil critique, dans le but de partager les sources et les savoirs.
La seconde est le défaut de la qualité première du projet : nous ouvrir à une recherche en cours. Le prix semble alors être l’absence d’un texte introductif et d’une conclusion, dégageant des lignes de force et de perspective. La portée heuristique de l’ouvrage en aurait été renforcée.
La dernière, peut-être la plus susceptible de discussion dans le cadre d’une revue comme Espaces et sociétés, tient au projet interdisciplinaire lui-même. Il est assez largement question d’outillage informatique et de systèmes d’information géographiques au fil des pages, explicitement dans certains regards de chercheurs. N’y a-t-il pas, de ce fait, une hiérarchie des apports disciplinaires, au profit d’une lecture technique des enjeux, alors même que les instruments de modélisation appellent à la vigilance quant à leur genèse, leur constitution et leurs usages ? La modélisation est-elle un cadre particulièrement propice à l’interdisciplinarité, et quid de la place relative des SHS ? Cette question centrale demeure ouverte, si l’on veut bien accepter qu’il n’y a pas lieu d’ériger une échelle des savoirs ou d’accorder à telle ou telle discipline un statut de «chef de file». Ces débats relatifs à une possible interdisciplinarité «en trompe l’œil» ne sont au demeurant pas nouveaux (Jollivet, 1992), à travers le risque que peut aussi représenter l’imposition d’un paradigme unifié, via justement les démarches modélisatrices, où la sociologie ou l’anthropologie, par exemple, pourraient être attachées à un rôle moindre, même si premier (notamment celui d’enquêteur de terrain pour faire émerger et livrer des données en vue de la mathématisation du modèle), ce qui contredit le principe interdisciplinaire de non hiérarchisation des disciplines et des relations entre sciences «exactes» et sciences sociales. Quelques lignes de Bernard Kalaora et Chloé Vlassopoulos invitent à prolonger l’échange en direction de la problématique environnementale (comprise dans le référentiel du développement durable mentionné par les auteurs) : «Il faut dire que dans son ambition de faire de la science la condition du partage des savoirs, la pratique interdisciplinaire reléguait de fait les sciences sociales à un statut de second plan. Dans cette compétition pour une modélisation intégrative, les sociologues ne pouvaient se définir autrement que comme des prestataires de service, ce qu’ils refusaient, démarche qui alors ne faisait qu’amplifier et conforter les malentendus et les faux amis» (Kalaora et Vlassopoulos, 2013, p. 102).
On l’aura compris, l’ouvrage de Clément-Noël Douady et de l’équipe Morphocity soulève différentes questions, qui suscitent l’intérêt du lecteur, et l’on souhaite que la poursuite de ces recherches conduise à formuler des pistes de réponses.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

KALAORA, B. ; VLASSOPOULOS, Ch. 2013. Pour une sociologie de l’environnement. Environnement, société et politique, Seyssel, Éditions Champ Vallon, coll. «L’environnement a une histoire».
JOLLIVET, M. (sous la dir. de). 1992. Sciences de la Nature. Sciences de la Société. Les passeurs de frontières, Paris, CNRS Éditions.
LASCOUMES, P. ; LE GALèS, P. (sous la dir. de). 2005. Gouverner par les instruments, Paris, Presses de Sciences Po.
LEFEBVRE, H. 1970. La Révolution urbaine, Paris, Gallimard.
NORDMAN, D. 1998. Frontières de France. De l’espace au territoire. xVie-xixe siècle,
Paris, Gallimard.
VIALA, L. 2005. «Contre le déterminisme de la forme urbaine, une approche totale de la forme de la ville», Espaces et sociétés, n° 122, p. 99-114.

Philippe Hamman Professeur de sociologie Institut d’urbanisme et d’aménagement régional
SAGE, UMR 7363, CNRS-Université de Strasbourg


Recension dans une revue italienne :
POST-CLASSICAL ARCHÆOLOGIES, VOL 5
Federico Giacomello - mai 2015



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