Clément-Noël
DOUADY
et l’équipe Morphocity
DE LA TRACE À LA TRAME
La voie, lecture du
développement urbain
l'Harmattan septembre 2014
RECENSIONS ET COMMENTAIRES
De Laurent B - Paris 22 sept 14
Bonjour,
[...] J'ai une question naïve : j'ai été surpris par
l'absence totale de bibliographie, y-a-t-il une raison
particulière ?
Réponse
Absence de bibliographie :
en effet l’ouvrage n’est pas conçu comme une
publication « scientifique »,
mais plutôt comme un
essai (notamment pour ma partie, qui mentionne explicitement ce
statut).
Il a aussi pour
orientation de participer aux échanges inter-disciplinaires,
et la bibliographie
nécessairement disciplinaire de chaque article n’y aurait
guère apporté.
[...]
Clément-Noël
DOUADY - 22 sept 14
Réponse en retour de Laurent B - Paris 22
sept 14
re-bonjour,
[...]
merci
pour cette précision. Je crois que vous avez tout
intérêt à préciser ce point sur votre site
car je ne serai évidemment pas le seul à me poser la
question.
---------------------------------
Recension
De Laurent BEAUGUITTE, sur le site en ligne du groupe fmr (flux,
matrices, réseaux)
[...]
L’ouvrage
est organisée en deux parties : la première,
signée C-N Douady, est un essai (et non un ouvrage scientifique)
de 140 pages intitulé Déconstruire la mosaïque
urbaine ; la seconde partie regroupe de courtes contributions et
études de cas présentées par différent-e-s
participant-e-s au projet Morphocity. Modestement titrée
Vers
une modélisation, cette seconde partie multiplie les pistes
et présente une recherche en train de se faire.
[...]
L’objet
voie est abordé sous un angle exclusivement spatial et temporel,
sans prise en compte des aspects culturels ou socio-économiques.
La typologie des lignes proposée pp. 22-40 est d’un grand
intérêt tant elle met en évidence, à
l’aide d’une illustration riche et variée (de la
Chine à Paris en passant par l’Italie ou Amsterdam), les
différentes fonctions qu’un même objet peut remplir
en fonction des contextes géographiques. [...] L’attention portée à la
dynamique et aux transformations des réseaux doit être
soulignée tant la prise en compte des facteurs politiques et
urbanistiques montre une connaissance profonde des
réalités urbaines. La conclusion de la première
partie est d’une modestie à toute épreuve,
l’auteur s’avouant inquiet d’avoir succombé au
“catalogue formel” et se demandant si son essai fournit un
matériau adéquat à des modélisateurs qui
chercheraient plutôt “le repérage d’un nombre
limité de mécanismes” (p. 142).
La seconde partie est volontairement plus
hétérogène tant les angles d’approche sont
variés. [...] des propositions méthodologiques sont
faites par des praticien-ne-s de disciplines différentes sur des
terrains d’étude variés, tant européens
qu’extra-européens (avec un fort tropisme chinois),
essentiellement mais non exclusivement urbains. Plus encore que dans la
première partie, cette collection de courts chapitres montre une
recherche en train de se faire et multiplie les pistes possibles,
qu'elles soient totalement abouties ou non.
[...]
La
brièveté des chapitres de la seconde partie pourra
apparaître comme un défaut.[...] Cette brièveté est sans aucun doute
voulue et revendiquée : loin de vouloir épuiser son sujet
ou de prétendre délivrer des conclusions
définitives, l’objectif des auteur-e-s serait plutôt
d’éveiller la curiosité et d’inciter à
en savoir davantage. Polyphonique, parfois brouillon ou trop rapide,
cet ouvrage montre avec talent que la recherche en train de se faire
est souvent plus stimulante et riche que la science normale.
Laurent BEAUGUITTE octobre 2014
texte complet sur le site fmr : http://groupefmr.hypotheses.org/3483
De SS - Paris 15 janvier
2015
Je vous souhaite une
très belle année 2015 en vous remerciant encore de
l’envoi de votre livre très passionnant sur les
tracés urbains, que j’ai lu entre Noël et le jour de
l’an.
De A-C G - Paris 12
janvier
... ai acheté ton bouquin, passionnant!
7
mars 2015 : J'ai acheté ton bouquin et l'ai
conseillé à mes étudiants de Chaillot.
La démarche est interessante a lier pour nous sur
appréhension plus historique et patrimoniale. (Envoyé de
mon iPhone)
De BW Cergy-Pontoise 17 fevrier 2015
Merci de me rappeler
à mes obligations, celles de te répondre à la
suite de l'envoi de ton livre très riche "De la Trace à
la Trame".
J'aurais du te faire signe tout de suite pour te dire que je
n'avais pas d'observation à formuler sur les documents que tu as
publiés sur CERGY-PONTOISE. Sauf deux observations :
- l'une concernant l'AXE MAJEUR (la première image), je
vais y revenir sur la question de la LIGNE.
- l'autre est un regret : celle montrant la dépendance de
la capitale, le manque de volonté des aménageurs
d'engager une politique - celle des AXES TANGENTIELS - qui aurait pu
engager un processus qui aurait pu sortir, échapper au
RADIO-CONCENTRISME.
À ce propos l'image de MURCIA (p. 59) posait les mêmes
questions que celles de la vallée de MONTMORENCY : trame
parcellaire ou centuriations. La chaussée Jules César
essayait de poser son poids.
À propos de la ligne (L'AXE MAJEUR) j'apprécie comment tu
t'appropries toutes les échelles, et notamment celle des
très grands paysages qui n'ont pas été
exploités au moment où l'agglo s'étalait. Et ces
nouvelles dimensions obligent à voir autrement. Depuis les
coteaux de Cergy, c'est un PANORAMA qui s'impose et pas seulement la
relation à la DÉFENSE ; donc un angle ouvert, et c'est
dans beaucoup de lieux comme cela, comme à VILLIERS LE
BEL/ÉCOUEN ; BUTTE D'ORGEMONT, promontoire G. ROUSSY, etc., La
ligne est devenue virtuelle. Elle continue à être fort
bien utilisée - voir page 64 à TOUBA - mais c'est
l'échelle en dessous.
Je t'envoie quelques images de ce que je fais - avec beaucoup moins de
rigueur que toi, et tes comparses, ont fait avec cet ouvrage collectif.
Je suis moins sensible à la modélisation. Elle fait
partie du RAISONNABLE comme tu le relèves avec une phrase de
CLAUDEL.
Je suis admiratif de la quantité d'informations rapides et
très explicites de votre travail. (...)
Bonnes continuations - Amitiés - BW
Images jointes : La trame [Cergy-Pontoise] définie par
l'exploitation paysanne du site / Les hauteurs de Villiers le Bel
(qu'on n'a pas encore exploitées !) / Le fondement du paysage :
c'est sa globalité ; l'axe majeur de Cergy-Pontoise en est la
démonstration
De
GD Paris 1 mars 2015
Suite
à nos échanges récents et après lecture de
votre livre "De la trace à la trame", je serais heureux de
parler avec vous de l'apport des fractales pour l'urbanisme (...)
Recension publiée dans "Post-Classical
Archæologies", Volume 5, May 2015, p. 366-367.
Traduction française de la recension publiée en italien
De la Trace à la Trame, l'Harmattan 2014
Ce livre se présente comme le rapport d'un programme de
recherche interdisciplinaire : ANR-MN MoNuMoVi 2012-2016 "Modélisation
Numérique de la Morphogenèse viaire» qui traite
de l'analyse et de la modélisation du développement des
tracés de voirie, menée par une équipe de
spécialistes de diverses disciplines appelée Morphocity.
Le projet vise à identifier les lois qui régissent le
tracé des voies urbaines et rurales et son évolution, en
surmontant les difficultés résultant de la
complexité de la structure urbaine, ainsi que des
différences historiques, culturelles et géographiques.
Le volume est divisé en deux parties : la première, Déconstruire
la mosaïque urbaine (pp.9-142), entièrement
écrite par Clément-Noël Douady, est
dédiée à la description et l'étude des
éléments qui composent les réseaux routiers et
leurs multiples articulations. Il commence par présenter les
grandes lignes du projet et la méthode utilisée pour
créer un langage commun permettant d'analyser les voies urbaines
pour passer à la modélisation. Sont traités les
principaux éléments et les structures qui composent la
ville, selon leur dimension (point 0D, ligne 1D, surfaces 2D, volume
3D) dont sont analysées les propriétés, ainsi que
les articulations possibles selon la configuration : orthogonale,
radiale, concentrique, mixte. Cette sorte de glossaire sert à
simplifier en vue de la modélisation, objet du projet
discuté ensuite.
La seconde partie, Vers une modélisation (pp. 143-255),
est une succession d'articles des différents membres de l'Equipe
Morphocity, spécialistes aux vues à la fois
différentes et convergentes ; ils présentent de
premières tentatives de modélisation, menées avec
des critères différents selon la spécialisation de
l'auteur, avec des exemples et des études de cas. Les
mêmes auteurs insistent constamment sur la difficulté
d'exprimer les modèles urbains à travers la
morphogenèse ; il n'est donc pas surprenant que ce soit la
partie la plus délicate de l'ouvrage, qui cependant montre
clairement l'interdisciplinarité du projet : planification,
géomatique, architecture, archéogeographie, informatique,
anthropologie et sociologie alternent mais convergent dans une
tentative de surmonter les données "extérieures" d'un
tracé urbain, en analysant les seules
propriétés géométriques.
Une première section de cette seconde partie (Convergences,
pp. 145-220) se compose d'une série de courtes interventions,
certaines principalement d'ordre méthodologique,
décrivant les différentes approches de l'analyse et de la
modélisation des réseaux urbains.
L'ouvrage se termine par une section Etudes de cas (pp.
221-255) consacrée à la présentation
d'études de cas qui, comme indiqué dans les objectifs du
projet, concernent des centres urbains de tailles et situations
géographique, historique et sociale très
différentes et souvent éloignées.
Malgré un appareil cartographique monochrome et de faible
résolution, et un certain décalage entre le texte et les
images, qui rendent l'ouvrage visuellement un peu ardu, les textes sont
pleins de contenu attrayant, grâce à la pluralité
des disciplines rassemblées, mais aussi par la
variété des études de cas (d'Avignon à
Kyoto) qui sont présentées et analysées avec les
mêmes objectifs.
Federico Giacomello
Universita degli Studi di Padova
federico.giacomello.1@studenti.unipd.it
Revue M@ppemonde - n° 144 2014 (en
ligne fin mai 2015)
De la trace à la trame. La voie, lecture du
développement urbain
Jean-François Thémines
De la trace à la trame. La voie, lecture du
développement urbain se présente comme un premier
«essai» (p. 177) que l’équipe Morphocity consacre à
l’avancée de son projet Modèles Numériques
de Morphogénèse Viaire [1] (MoNuMoVi). Cet ouvrage
pluridisciplinaire (archéogéographie, architecture,
mathématiques, physique, urbanisme) cerne un objet qui
n’est pas étranger à la géographie, à
savoir la structuration et le développement d’espaces
urbains, et la présentation s’appuie sur de nombreuses
images de réseaux (103 des 255 pages que compte l’ouvrage
sont composées d’images).
Le propos de cet ouvrage est d’expliciter et de justifier un
programme de modélisation du développement de villes
à partir de leur trame viaire. Comme l’indique le
sous-titre: la voie, lecture du développement urbain, le concept
central élaboré par l’équipe est celui de
voie. Celle-ci est comprise comme une structure spatiale
linéaire définie par des critères de
continuité et d’alignement. Détachée de la
notion de rue, elle correspond à des ensembles plus ou moins
étendus et diffus d’alignements continus,
qu’interrompent des intersections. Ainsi
géométriquement définie, la voie est
présentée comme un opérateur d’analyses des
formes urbaines et de leurs évolutions. Cette
modélisation mathématique est pensée pour
être appliquée à des espaces urbains de toute
dimension et de tout contexte géographique. Le projet MoNuMoVi
met l’accent sur une approche commune de villes
européennes et chinoises.
L’ouvrage est organisé en deux parties. À une
première partie qui répertorie les formes observables des
réseaux viaires, séparément et par combinaison,
succède la présentation d’un ensemble de regards
réflexifs et méthodologiques concernant les
possibilités et l’intérêt d’une
démarche de modélisation, puis un ensemble de cas de
villes sur lesquels cette démarche trouve à
s’aiguiser. Outre la présentation de la
modélisation (contributions de Stéphane Douady et Claire
Lagesse), cette deuxième partie propose une conceptualisation de
la notion de trace (contribution de Patricia Bordin). Cette notion sur
laquelle nous reviendrons, correspond ici à «ce qui reste
dans ce qui change» (p. 172). Elle paraît appropriée
pour une recherche qui vise à comprendre le rôle de la
structure viaire d’une ville dans son développement, cette
structure pouvant être a priori appréhendée comme
durable. Si la mise en œuvre de la modélisation
nécessite de numériser pour chaque ville
considérée des documents d’époque diverse,
la démarche vise essentiellement la prospective et le conseil.
L’idée sous-jacente est que les voies
d’aujourd’hui ne font pas seulement trace d’un
fonctionnement passé, mais qu’elles conditionnent le
fonctionnement urbain futur dans des périmètres
élargis.
Un angle de lecture possible pour cet ouvrage est celui de
l’interdisciplinarité. Affichée par le
coordonnateur de l’ouvrage, elle est mise à
l’épreuve de cette première publication
d’équipe. On peut aborder cette question à partir
de deux entrées:
• celle de l’interdisciplinarité
interne: quelles articulations observe-t-on entre les
spécialités représentées dans
l’ouvrage?
• celle de l’interdisciplinarité
externe: quel usage est-il fait de disciplines non
représentées dans l’équipe bien que
présentes dans l’ouvrage?
•
Parmi les spécialités représentées,
l’archéogéographie et la géomatique sont
particulièrement saillantes par la cohérence interne de
leurs discours. Leurs spécialistes y font
référence à des travaux antérieurs et
installent ou rappellent des débats propres à leur
discipline. Pour la géomatique, le débat concerne la
manière de prendre en compte la géométrie des
voies et la pratique des usagers dans la modélisation des
réseaux. Pour l’archéogéographie, les textes
rappellent l’enjeu d’une relativisation de la fixité
des formes, au profit de l’analyse des dynamiques qui les
recomposent dans leurs milieux successifs. L’ouvrage donne ainsi
l’occasion d’observer le «frottement» de deux
spécialités, dans leur approche des réseaux,
particulièrement par les conceptualisations assez
différentes qu’elles offrent de la notion de trace.
La trace est abordée par les géomaticiens de
l’équipe à partir de la modélisation des
changements dans les réseaux viaires. Articulée au
concept de voie, elle se définit comme une composante spatiale
conservée, alors que l’emprise au sol peut être
modifiée, par exemple avec la mise en fonctionnement d’une
nouvelle route. La trace renvoie par conséquent à la
pérennité d’une structure spatiale invisible aux
acteurs et elle est agissante en ce qu’elle contribue à
structurer le développement urbain. La notion de trace est
utilisée par les archéogéographes pour
désigner l’attribution d’une forme contemporaine
visible (le tracé d’un chemin, la trame d’un
parcellaire) à un ou plusieurs modes combinés et
successifs de structuration de l’espace. Elle est le produit du
travail d’un spécialiste de l’histoire des paysages.
En aucun cas elle n'a d'action concrète, en dehors de
débats disciplinaires. Et si elle est tout aussi invisible que
la trace des géomaticiens, elle peut néanmoins être
référée à des modelés et des
tracés matériels. Ce qui n’est pas le cas de la
première qui est d’une nature purement spatiale,
c’est-à-dire relationnelle. L’intérêt
de l’ouvrage est de nous laisser dans l’incertitude sur ce
que l’équipe construira à partir de ces deux
topoï disciplinaires (Berthelot, 2012). Le travail
interdisciplinaire «atténue les barrières»
(présentation): le partage manifeste d’une conception
relationnelle de l’espace et d’une approche multiscalaire y
contribue. Mais on a bien, d’un côté, un programme
d’abstraction des structures spatiales de leur contexte social,
et de l’autre, un programme d’étude des
transformations et des transmissions par lesquelles, d’un
contexte socio-historique à l’autre, des réseaux se
trouvent modifiés.
Parmi les disciplines invoquées dans l’ouvrage sans
être représentées par des spécialistes, la
géographie est présente. Mais on ne la trouve pas
seulement là où les auteurs la mentionnent. Il ne
s’agit pas de reprocher des erreurs ou des manques. Certes la
contribution des géographes aux études sur la forme
urbaine ne se limite pas aux «Types de peuplement rural en
France» d’Albert Demangeon (p. 210). Mais il est plus
intéressant de voir que les auteurs ont un parti
géographique non formulé comme tel et, surtout, que ce
parti géographique correspond à une orientation
incomplètement explicitée bien que fondamentale de cette
recherche. Même si les géomaticiens et les physiciens de
l’équipe s’efforcent de l’abstraire de toute
interférence avec chaque contexte urbain d’étude,
leur modélisation de la spatialité des rues comporte une
modélisation du social. Cette dernière apparaît
quand Claire Lagesse cherche, dans ses calculs de structuralité
des voies, à maîtriser la variable «acteur».
Une voie est une ligne continue caractérisée par une
«volonté impliquée [qui] reste la même»
de la part de l’individu qui l’emprunte (p. 156). Elle peut
ainsi prendre la forme d’une perspective ou d’un
tracé moins linéaire, mais balisé. Le but est de
discriminer les «vrais» tournants qui, parce qu’ils
ont un coût pour l’individu (ils impliquent une
volonté particulière) permettent d’identifier les
voies les plus structurantes, celles qui comportent un grand nombre
d’intersections où les individus doivent faire des choix.
Cette construction ne se limite pas, comme on le voit, à la
stricte spatialité. Le social y prend l’allure
d’individus sans interaction entre eux, mais en interaction
visuelle avec leur environnement, en mouvement ou plus exactement en
avancée continue («l’acteur avance dans une ligne de
perspective ou dans un tracé balisé», p. 156). Les
variations de métriques n’ont pas d’implication sur
la mesure de la «volonté» de l’individu, et
les raisons de ces variations ne sont pas prises en compte. C’est
ce que nous désignons comme un parti géographique, une
façon parmi d’autres d’appréhender
l’espace des sociétés humaines. Et en ce sens, la
voie conçue par les géomaticiens est assurément un
«objet géographique» (p. 152). Mais ce parti
géographique ne peut qu’être interpellé par
les objections méthodologiques posées à partir de
l’étude de cas finale sur Kyoto (Philippe Bonnin et
Estelle Degouys, p. 251-255).
Le réseau collaboratif OSM (Open Street Map) [une des sources
utilisables pour la modélisation des voies d’une ville]
réalisé bénévolement par véhicule
à moteur probablement, s’arrête avant les ruelles
piétonnes, et ne peut interconnecter les venelles et roji
à l’intérieur des îlots. Ce sont pourtant
bien ces voies que les habitants parcourent pour accéder
à leur demeure. […] Se pose une question importante: de
quelles voies parle-t-on? Quelles voies étudie-t-on? Les seules
voies automobiles qui intéressent les industriels actuels? Les
voies que peuvent emprunter les vélos? Toutes les voies que
peuvent emprunter les piétons depuis que les villes existent (y
compris les escaliers et ruelles étroites)? Dans le contexte du
développement durable, c’est-à-dire aussi dans la
prise en compte du temps long qui est celui de la fabrication des
villes et de leur réseau viaire, c’est le réseau
piétonnier qui importe le plus. Il nécessite alors un
regard critique sur les données disponibles, et une
confrontation avec la réalité du terrain (p. 251).
Il faut remercier les auteurs de donner à lire et à voir
une interdisciplinarité en actes autour des réseaux, les
pistes qu’elle ouvre, les tensions qu’elle contient.
Malgré des objections concernant la forme (quelques productions
difficilement lisibles [2] quelques études de cas non
problématisées), cet ouvrage à la construction
originale est d’une lecture stimulante.
Référence de l’ouvrage
DOUADY C.-N. et l’équipe Morphocity (2014). De la trace
à la trame. La voie, lecture du développement urbain.
Paris: L’Harmattan, 255 p. ISBN: 978-2-343-04232-9
Bibliographie
BEAUGUITTE L. (coord.) (2014). Croissance et décroissance des
réseaux. Actes de la troisième journée
d'étude du groupe fmr, 140 p. halshs-01068589
BERTHELOT J.-M. (coord.) (2012). Epistémologie des sciences
sociales. Paris: PUF, Coll. « Quadrige Manuels », 593 p.
ISBN: 978-2-130-60724-3
©Mappemonde 2014
Revue Espaces et Sociétés -
numéro 162 - parution juin 2015
Recension - PP. 204-207
Clément-Noël Douady et Équipe Morphocity,
De la trace à la trame. La voie, lecture du développement
urbain,
Paris, L’Harmattan, 2014, 258 pages.
L’ouvrage De la trace à la trame
s’intéresse à la question de la modélisation
mathématique de la complexité urbaine, à partir
des travaux d’un programme ANR (Agence nationale de la Recherche)
en cours (2012-2016), intitulé «Modélisation
numérique de la morphogenèse viaire». Pour ce
faire, l’équipe de chercheurs investis, dite Morphocity,
et le coordinateur du livre, l’urbaniste Clément-Noël
Douady, font le choix de partir du réseau des rues
«réduites à leur configuration
géométrique
et position spatiale» (p. 7), avec pour terrains,
majoritairement, une mise en parallèle entre des espaces urbains
en France et en Chine (avec quelques autres exemples : la
Vénétie ou Amsterdam). Il s’agit d’interroger
la morphogenèse urbaine, afin d’établir à
terme un outil d’analyse du développement des
réseaux de voirie. C’est un projet en train de se faire
qui est exposé ; son suivi est accessible sur Internet :
www.morphocity.fr
La démarche engagée se veut interdisciplinaire, en ce
qu’elle repose sur une équipe composée
essentiellement de physiciens modélisateurs,
géomaticiens, archéogéographes, urbanistes et
architectes. Elle se traduit à travers une hypothèse
modélisatrice, dont rend raison l’organisation du livre,
en deux volets : «déconstruire la mosaïque
urbaine», car modaliser suppose de commencer par dégager
un
nombre limité de mécanismes et d’entités
élémentaires que l’on tiendra pour significatifs,
puis engager la construction du modèle. On comprend en ce sens
l’étude du réseau de voirie dans une dimension
« filaire » (c’est-à-dire sans intégrer
des variables comme l’emprise au sol ou le trafic
généré), par une approche fondée sur les
«dimensions constitutives de la géométrie»
(p. 17) : point, ligne, surface, hauteur (espace 3D), temps et
échelle.
Mais, les sciences sociales l’ont largement montré,
modéliser, c’est non seulement simplifier le réel
(ce qui est bien dit d’emblée p. 13 : «rechercher
s’il existe quelques lois simples régissant le
tracé des voies urbaines et rurales, et son
évolution»), mais aussi le filtrer et le
catégoriser (Lascoumes et
Le Galès, 2005). Autrement dit, ce n’est jamais un acte
purement technique,mais bien politique, notamment en termes de gestion
urbaine et de «politique de la ville» en France, lorsque
des instruments servent de déclencheurs d’aide aux zones
définies comme sensibles et/ou prioritaires.
Le mode de rédaction est celui de l’essai –
annoncé comme tel p. 9 – et de l’outillage –
il est bien question, en conclusion de la première partie (p.
142), de rassembler des éléments. Ce dispositif de mise
à distance permet de relire des questionnements classiques de
l’appréhension de la spatialité dans les sciences
humaines et sociales et dans les études urbaines. On peut, par
exemple, penser à la conceptualisation ternaire de Daniel
Nordman, selon lequel il existe trois formes de spatialité : l’étendue
(«indifférenciée, indéfinie», faite
de «points, tous semblables et reproductibles à
l’infini»), l’espace (supposant que se
dégagent des lieux et une certaine hiérarchie de ces
lieux, un centre) et le territoire, «directement
l’objet d’une appropriation, de l’exercice d’un
pouvoir [...] ; alors que l’espace est illimité – ou
non encore délimité –, le territoire est
borné par des limites» (Nordman, 1998, p. 512-514 et p.
516-517). Et c’est bien, parmi d’autres marqueurs, des
frontières de et dans la ville qu’il est question au fil
des éléments déclinés par
l’équipe Morphocity, entre ligne, maillage, quadrillage,
etc.
Plus largement, on perçoit un certain intérêt
terminologique à la démarche progressive restituée
par Clément-Noël Douady : repenser ce que désigne
une ligne, un réseau, mais aussi des notions comme la croissance
urbaine (p. 82 sq. et 115 sq.) ou encore, fondamentalement, la forme
urbaine (y compris dans la deuxième partie du livre, p. 209
sq.). Peut-être y a-t-il là, du reste, un fil conducteur
qui aurait pu davantage ressortir dans les réflexions des
auteurs, en relisant la proposition importante d’Henri Lefebvre
en 1970 (signalée p. 209), définissant la forme urbaine
comme à la fois une «représentation
incarnée» et une «abstraction concrète»
(Lefebvre, 1970, p. 159) ; de quoi interroger les
démarches de modélisation des pratiques du social (Viala,
2005).
Dans la deuxième partie du volume, la présentation des
fondements de la modélisation s’accompagne de retours des
membres du programme sur leur recherche commune ; ces points de vue et
ces études de cas sont à la fois significatifs du travail
en train d’être mené et des regards disciplinaires
(les auteurs sont, dans ce volet, cités avec leur discipline
d’appartenance).
Un certain nombre de limites peuvent poindre sur ce plan. La
première est matérielle : l’absence de
bibliographie finale à l’ouvrage fait défaut,
d’abord parce que bien des contributions de la deuxième
partie mentionnent, à l’appui du raisonnement, des
références qui ne sont in fine pas fournies ; ensuite,
parce que le projet interdisciplinaire lui-même suppose de
veiller à cet appareil critique, dans le but de partager les
sources et les savoirs.
La seconde est le défaut de la qualité première du
projet : nous ouvrir à une recherche en cours. Le prix semble
alors être l’absence d’un texte introductif et
d’une conclusion, dégageant des lignes de force et de
perspective. La portée heuristique de l’ouvrage en aurait
été renforcée.
La dernière, peut-être la plus susceptible de discussion
dans le cadre d’une revue comme Espaces et
sociétés, tient au projet interdisciplinaire
lui-même. Il est assez largement question d’outillage
informatique et de systèmes d’information
géographiques au fil des pages, explicitement dans certains
regards de chercheurs. N’y a-t-il pas, de ce fait, une
hiérarchie des apports disciplinaires, au profit d’une
lecture technique des enjeux, alors même que les instruments de
modélisation appellent à la vigilance quant à leur
genèse, leur constitution et leurs usages ? La
modélisation est-elle un cadre particulièrement propice
à l’interdisciplinarité, et quid de la place
relative des SHS ? Cette question centrale demeure ouverte, si
l’on veut bien accepter qu’il n’y a pas lieu
d’ériger une échelle des savoirs ou
d’accorder à telle ou telle discipline un statut de
«chef de file». Ces débats relatifs à une
possible interdisciplinarité «en trompe
l’œil» ne sont au demeurant pas nouveaux (Jollivet,
1992), à
travers le risque que peut aussi représenter l’imposition
d’un paradigme unifié, via justement les démarches
modélisatrices, où la sociologie ou
l’anthropologie, par exemple, pourraient être
attachées à un rôle moindre, même si premier
(notamment celui d’enquêteur de terrain pour faire
émerger et livrer des données en vue de la
mathématisation du modèle), ce qui contredit le principe
interdisciplinaire de non hiérarchisation des disciplines et des
relations entre sciences «exactes» et sciences sociales.
Quelques lignes de Bernard Kalaora et Chloé Vlassopoulos
invitent à prolonger l’échange en direction de la
problématique environnementale (comprise dans le
référentiel du développement durable
mentionné par les auteurs) : «Il faut dire que dans son
ambition de faire de la science la condition du partage des savoirs, la
pratique interdisciplinaire reléguait de fait les sciences
sociales à un statut de second plan. Dans cette
compétition pour une modélisation intégrative, les
sociologues ne pouvaient se définir autrement que comme des
prestataires de service, ce qu’ils refusaient, démarche
qui alors ne faisait qu’amplifier et conforter les malentendus et
les faux amis» (Kalaora et Vlassopoulos, 2013, p. 102).
On l’aura compris, l’ouvrage de Clément-Noël
Douady et de l’équipe Morphocity soulève
différentes questions, qui suscitent
l’intérêt du lecteur, et l’on souhaite que la
poursuite de ces recherches conduise à formuler des pistes de
réponses.
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
KALAORA, B. ; VLASSOPOULOS, Ch. 2013. Pour une sociologie de
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Philippe Hamman Professeur de sociologie Institut
d’urbanisme et d’aménagement régional
SAGE, UMR 7363, CNRS-Université de Strasbourg
Recension dans une revue italienne :
POST-CLASSICAL ARCHÆOLOGIES, VOL 5
Federico Giacomello - mai 2015
