LES VILLES CHINOISES

Clément-Noël DOUADY
texte paru dans l'ouvrage
"Repères pour la Chine"
Université de Wuhan 2008
ISBN 978-7-307-05825-5
(hors commerce)


Introduction
Chine des campagnes, Chine des villes : après avoir été longtemps un pays à dominante rurale, la Chine s'urbanise au rythme de son développement accéléré, et la question urbaine devient un des thèmes majeurs du pays. Pour présenter ce phénomène on propose ici d'en rechercher les fondements même lointains, avant d'en aborder divers aspects contemporains.
Les exemples seront pris dans un certain nombre de villes significatives, Pékin et Shanghai naturellement, mais aussi d'autres villes grandes ou plus petites, sans oublier Wuhan, dont l'Université est partenaire de l'Institut Confucius de Paris.


L'impermanence
Dans sa géographie comme dans son histoire, la Chine a été marquée par des changements si radicaux qu'on peut y voir la marque de "l'impermanence", c'est à dire du changement considéré comme une donnée essentielle de l'existence.
Les deux principaux fleuves, d'une longueur de plusieurs milliers de kilomètres, provoquent depuis l'antiquité des inondations qui emportent tout sur leur passage ; les alluvions qu'ils transportent contribuent également à la transformation des paysages, que ce soit par le changement brutal du cours d'un fleuve, comme la partie aval du Fleuve Jaune de part et d'autre du Shandong ou par la modification progressive d'un site côtier comme à Tianjin et Shanghai, naguère ports de mer qui se retrouvent aujourd'hui dans les terres.
L'histoire des dynasties, alternativement "chinoise" et "non chinoise",  est marquée, elle aussi, par de grands bouleversements, tant dans les limites du territoire ou de plusieurs territoires voisins en conflit, que dans la localisation de la capitale, le choix d'un nouveau site s'accompagnant souvent de la destruction de l'ancienne capitale déchue.
En ce début de XXIème siècle, le basculement d'une population en majorité rurale vers une population bientôt très majoritairement urbaine est un aussi facteur d'impermanence dans l'équilibre ville-campagne comme pour les villes elles-mêmes.

Capitales et villes d'eau
Outre Pékin (Beijing), actuelle capitale située dans la partie nord de la Chine, comme l'indique d'ailleurs son nom (bei-jing, nord-capitale), d'autres villes portent dans leur nom même le souvenir de cette fonction, comme  Nankin (Nanjing), ancienne capitale du sud (nan-jing, sud-capitale), ou encore Chengdu, ancienne capitale du royaume de Shu (cheng-du, devenir-capitale, selon un autre mot chinois pour désigner une capitale).
Mais, sans que leur nom l'indique aussi clairement, bien d'autres villes se souviennent aussi d'avoir été, à un moment ou à un autre, capitale de la Chine ou d'une de ses anciennes composantes, comme Xi'an (l'ancienne Chang'an), Anyang, Luoyang, Kaifeng, Hangzhou, et même Chongching dans la première moitié du XXème siècle.
Un texte ancien, le Kaogongji, prescrit le mode de création d'une capitale : Il s'agit, sur un terrain plat, de tracer un carré de près de 5 Km de côté orienté selon les directions cardinales, avec trois portes sur chaque coté et à l'intérieur neuf voies dans chacune des deux directions nord-sud et est-ouest. Au centre se trouve le palais du souverain, avec le marché sous son contrôle direct. De fait plusieurs des anciennes capitales, et notamment Pékin jusqu'à la fin de la dernière dynastie, celle des Qing, présentaient un plan reflétant plus ou moins ces dispositions.
Mais ce texte du Kaogongji est abusivement décrit comme prescrivant la forme à respecter par toute ville chinoise ; bien des villes qui n'ont pas eu le rôle de capitale, et notamment dans le sud de la Chine, n'ont pas dès l'origine cette forme régulière, mais une forme plus organique tenant compte de la topographie et de la présence de l'eau, avec une enceinte de forme plus ou moins circulaire, voire très irrégulière selon les données locales. C'est notamment le cas de l'ancienne ville chinoise de Shanghai, avant l'ouverture aux étrangers, et des trois bourgs anciens de Wuchang, Hanyang et Hankou qui constituent le Wuhan d'aujourd'hui.

Fengshui, ou l'inscription dans le site

Une autre source d'inspiration pour la mise en forme des villes chinoises réside dans le Fengshui (feng-shui, vent-eau), qui préconise un travail d'inscription dans le site avec notamment la recherche d'une orientation tournée vers le sud, adossée à une colline protégeant des vents du Nord et autres maléfices. Cette situation sur le versant ensoleillé (yang) au nord d'un cours d'eau donne parfois son nom à la ville, comme par exemple pour Hanyang l'indication de sa situation le long de la rivière Han (han-yang, rivière Han-versant ensoleillé) ; ce nom évoque en fait la situation d'origine avant que la rivière ne change de lit pour passer de l'autre côté de la colline de la tortue, isolant Hanyang de la partie nord désormais baptisée Hankou (han-kou, littéralement Han-bouche, c'est à dire embouchure de la rivière Han). De même dans Wuchang, dont le tracé ovale d'origine est traversé d'est en ouest par une ligne de collines, l'ancienne résidence princière se devine, adossée au flanc ensoleillé de la colline du Serpent et tournée vers le sud.
Le Fengshui, sous ses dehors ésotériques, comporte donc en pratique un examen détaillé des lieux pour y assurer l'intégration de chaque projet en fonction de l'orientation et de l'environnement local.

Cheng-shi, la muraille et le marché
Les deux caractères qui désignent la ville en chinois, cheng-shi, correspondent pour le premier à la muraille (on le retrouve dans chang-cheng, la Grande Muraille), et pour l'autre au marché.
L'espace autrefois protégé par la muraille était bien plus vaste que nécessaire pour la ville proprement dite : il incluait des parties cultivées, traversées par des canaux, permettant de soutenir un siège avec eau et nourriture ou constituant plus largement une portion de territoire protégée des irruptions hostiles.
Si le rempart de forme carrée qui entourait encore Beijing jusqu'au milieu de XXème siècle a disparu, comme celui de Shanghai et de la plupart des villes chinoises, plusieurs villes en conservent encore le vestige plus ou moins intact ou reconstitué, et notamment Xi'an, mais aussi Pingyao, Jingzhou, Xiangfan et quelques autres.
Ailleurs le tracé du rempart démoli, de forme orthogonale mais souvent aussi arrondie ou irrégulière, se retrouve sous la forme d'un boulevard qui enserre la ville ancienne, comme à Shanghai ou à Wuchang.
Le marché était à l'origine situé à l'intérieur de la ville, sous le contrôle de l'autorité locale, mais cette situation a évolué à travers l'histoire, avec souvent des rues entières spécialisées dans un type ou un autre de marchandises ou de services. L'évolution la plus récente, avec l'ouverture de la Chine à l'économie de marché, s'est traduite par un développement des marchés couverts (notamment alimentaires) mais surtout de rues commerçantes spectaculaires, souvent réservées aux piétons dans les villes les plus importantes (rue Wangfujing à Pékin, rue de Nankin-est à Shanghai, rue Jianghan à Hankou, rue Shuiguohu à Wuchang...) ou même de croisées piétonnières au coeur d'un quartier central (Tianjin, Chongqing...). Dans ces grandes villes il n'est pas rare que des centres commerciaux ultra-modernes occupent tout l'ensemble de vastes immeubles, avec une spécialisation selon les étages, par exemple pour des restaurants dans un étage élevé. Ces rues en vogue comportent nombre de magasins de mode de marques étrangères à des prix équivalents à ceux de l'Europe, alors que dans le reste de la ville les produits chinois sont bien meilleur marché.

Le sens de l'orientation

Le repérage selon les quatre points cardinaux est omniprésent dans la ville chinoise comme dans l'ensemble du pays. Le territoire national se compose du Nord, pays du blé (et donc des nouilles), et du Sud, pays du riz (et où le chauffage était proscrit). Les habitants se reconnaissent d'ailleurs volontiers comme "gens du Nord" (bei-fang-ren) et "gens du Sud" (nan-fang-ren), et les provinces se nomment souvent en fonction de leur position : au nord ou au sud du fleuve (he-bei, he-nan) ou du lac (hu-bei, hu-nan), ou encore à l'est ou à l'ouest de la montagne (shan-dong, shan-xi).
A Shanghai, c'est leur position par rapport au fleuve Huangpu qui donne leur nom au nouveau quartier situé à l'est (pu-dong) et en retour à la ville historique située à l'ouest (Pu-xi). À l'intérieur de la ville, chaque rue peut se trouver diviser en plusieurs parties, comme à Shanghai la rue de Nankin, qui présente une partie est, "sud-capitale est-rue" (nan-jing dong lu) et une partie ouest (nan-jing xi lu). Souvent on intercale aussi une partie centrale " xxx-     centre-rue" (xxx zhong lu). Le repérage va plus loin : sur les plaques de rue, il n'est pas rare de voir ajouté dans les angles, suivant l'orientation de la voie, les directions Nord et Sud, ou Est et Ouest. Cette représentation locale orientée selon les points cardinaux s'illustre aussi dans la vie quotidienne ; ainsi lorsqu'on demande son chemin, on peut s'entendre répondre : "marchez vers le sud, et au troisième carrefour tournez vers l'ouest". A l'intérieur même d'un bâtiment, différentes salles peuvent aussi se trouver repérées selon l'orientation.
Même en dehors de toute indication écrite, les chauffe-eau solaires qui se multiplient en terrasse sur les immeubles, et qui sont naturellement tournés vers le sud, sont comme autant de boussoles dès qu'on lève les yeux depuis la rue.

Symétrie, dissymétrie et composition libre
À première vue la disposition symétrique tient une place importante dans la composition architecturale chinoise, et même dans la composition urbaine, et de nombreuses références font état d'un axe nord-sud, avec une relative équivalence entre les côtés droit et gauche (ouest et est, dans le cas général d'un axe tourné vers le sud), alors que les parties sud et nord sont nettement différenciées. Cette disposition symétrique et orientée est courante pour les palais et les temples, où le personnage principal, en personne ou en effigie, se place systématiquement dans l'axe, les personnages secondaires se situant latéralement, et le visiteur empruntant lui aussi un parcours latéral pour contourner l'icône majeure à l'intérieur ou le bâtiment lui-même par l'extérieur.
La symétrie peut se retrouver aussi dans le plan d'ensemble d'une ville capitale comme Pékin. A cette échelle urbaine elle s'accompagne généralement d'une composition en damier, formé de voies perpendiculaires, nord-sud et est-ouest.
Toutefois dans la pratique cette symétrie d'ensemble, lorsqu'elle semble s'imposer, recouvre de multiples dissymétries de détail, que ce soit à l'échelle urbaine, bien sûr, mais aussi à l'échelle d'un bâtiment qu'il soit majeur ou plus modeste. Ainsi dans une maison à cour (siheyuan) qui peut sembler bien symétrique autour de sa cour, l'entrée est souvent déportée sur l'un des côtés afin de mieux préserver l'intimité intérieure.
Si cette disposition symétrique frappe l'esprit, tant elle s'impose au regard, elle est loin d'être générale : la plupart des villes du Sud, villes d'eau ou cités adaptées au site, présentent une composition libre d'inspiration organique. Il en est de même de bien des quartiers et constructions, dont la forme tient compte des particularités locales et non plus de références cosmiques.
Cette dualité se retrouve d'ailleurs dès le terrain d'assiette, nécessairement plat (ou arasé) pour la ville régulièrement quadrillée, mais qui peut s'accommoder des formes du relief pour la forme plus libre de la ville organique, capable de jouer avec la topographie du site, et même d'en tirer parti.
Enfin, dans certains cas, les deux logiques peuvent se combiner selon le terrain, l'histoire et les fonctions urbaines ou architecturales. On le voit par exemple dans des cas de prolifération peu contrôlée à partir d'une trame urbaine régulière, comme naguère à Xi'an, ou au contraire par grands tracés orthogonaux venant se superposer à des quartiers antérieurs de forme irrégulière, préparant peut-être une rénovation encore plus radicale. Ainsi se met en oeuvre, par la "mise au carré" des anciennes particularités urbaines, une banalisation générale dont chacun regrette par ailleurs les effets.

La hiérarchie des villes
Les villes chinoises ont de longue date fait l'objet d'un classement hiérarchique, à l'image de la hiérarchie sociale préconisée par Confucius.
Une première classification peut se faire en fonction de leur rôle dans le territoire national. Outre la capitale Pékin (Beijing), la classification actuelle comporte :
- des "villes-province" (Zhi Xia Shi), c'est à dire dépendant directement du gouvernement central : Pékin, Shanghai, Tianjin, Chongching, comptant désormais une dizaine à une trentaine de millions d'habitants
- deux régions administratives spéciales : Hong-Kong et Macao
- des préfectures de province, comme Wuhan (préfecture du Hubei), Canton (Guangzhou, préfecture du Guangdong) ou Chengdu (préfecture du Sichuan, dont Chongching a été détachée).

A l'échelle locale, on distingue :

- la ville (shi), couramment de l'ordre du million d'habitants, parfois plusieurs millions
- le bourg (zhen), de l'ordre de quelques centaines de milliers d'habitants
- la petite ville (xiang), de l'ordre de quelques milliers d'habitants
- le village rural (cun), de l'ordre de quelques centaines d'habitants.

Cette classification, qui correspond en principe à la population et à l'activité économique locale, implique un acte administratif de changement de catégorie lorsque ces facteurs augmentent notablement, comme c'est souvent le cas aujourd'hui.

Chaque périmètre territorial englobe, au delà de la partie urbanisée, un vaste territoire agricole rendant la notion de population locale complexe, puisqu'il faut y distinguer la population urbaine proprement dite, et une population rurale complémentaire qui peut être importante (sans compter la "population flottante", venue travailler en ville sans statut reconnu).
La ville se décompose en arrondissements ou quartiers (qu), et sa périphérie plus rurale en districts (xian).
La hiérarchie actuelle remplace des catégories plus anciennes, comme fu et zhou (préfectures), ce dernier qualificatif se retrouvant encore dans des noms de ville : Guang-zhou, Hang-zhou, Lan-zhou.
 
Personnalité propre de chaque ville, de chaque quartier, de chaque rue

Chaque ville possède son caractère particulier dû à sa situation et à son histoire.
Pékin, (Beijing, "capitale du Nord"), est marquée par sa fonction administrative et a longtemps vécu grâce aux ressources provenant d'autres régions, et notamment du Sud.
Shanghai, port ouvert sur le monde, doit à son dynamisme une réputation (parfois sulfureuse) d'avant garde marchande mais également culturelle et de la mode.
Wuhan, longtemps marquée par l'industrie métallurgique, entame une reconversion vers la haute technologie grâce à sa riche dotation universitaire.
Chengdu, au creux de la plaine du Sichuan, est une ville où il fait bon vivre, et dont les habitants savent trouver le temps de savourer l'existence.
Canton, dont la réputation culinaire n'est plus à faire, profite de son côté du dynamisme régional au voisinage de Hong-Kong et de Shenzhen, la ville-champignon de la première zone économique spéciale.

A l'intérieur de chaque ville, les différents quartiers ont souvent eux aussi une image particulière.
A Pékin la "Cité Interdite", qui était elle-même comme ce nom l'indique une ville dans la ville, occupe la partie centrale et repousse à sa périphérie les principales fonctions urbaines : à l'est le "quartier des ambassades" est aussi celui où a été créée la fameuse rue piétonnière Wuangfujing.
A Wuhan chacun des trois bourgs d'origine conserve son caractère spécifique : Hankou centre administratif et commercial, Hanyang industrie désormais moderne, Wuchang universités et recherche.
A Chengdu il se dit qu'autour du centre les quatre points cardinaux distribuent autant de types de population : gens aisés, intellectuels, ouvriers et personnes moins fréquentables.
Enfin chaque rue trouve également une personnalité propre, prolongeant une tradition dans laquelle chaque type de commerce était rassemblé dans le même secteur de la ville.

Manger en étage, au marché ou dans la rue
Les villes chinoises abondent en restaurants, pas toujours visibles pour un étranger car souvent situés en étage (ou au fond d'une cour). On peut y manger une nourriture succulente et variée, pour un prix plus qu'abordable. Mais il est d'autres lieux plus inhabituels pour le visiteur occidental : Ainsi les marchés proposent-ils non seulement les denrées alimentaires à préparer à la maison, mais aussi de nombreux stands où l'on cuisine pour consommation sur place, avec de grandes tables dotées de chaises où chacun peut se glisser pour déguster les plats qu'il vient d'acheter. A Wuchang (Wuhan) le marché sur deux niveaux de la "rue du lac des fruits" (shui-guo hu lu) offre en étage un marché alimentaire classique, et en rez-de-chaussée un ensemble de stands de cuisines variées avec quelques coins où l'on peut manger le repas rapide acheté sur place, dans une ambiance animée.
Dans les rues elles-mêmes, on trouve facilement à manger sur le pouce, debout ou en s'asseyant sur un banc voisin de l'échoppe qui fait cuisine, quand ce n'est pas une cuisine ambulante sur un petit véhicule garé au bord du trottoir ou sur celui-ci.

Espace public et activités collectives ou plus informelles
Sur les places publiques, il n'est pas rare de voir, le matin, des groupes pratiquant le Taiji à mains nues, à l'éventail ou au sabre, mais aussi diverses formes de gymnastique, et plus tard dans la journée ou le soir des danses traditionnelles ou occidentales, au son d'une musique apportée par les participants ou fournie par la collectivité ou par un commerce voisin. De petits orchestres (tambours ou divers instruments) ou petits spectacles d'opéra traditionnel local peuvent également être offerts au passant, parfois à titre de répétition pour un événement à venir.
Devant certains commerces importants, et notamment les restaurants, le début de journée est aussi l'occasion d'une "revue des troupes" dans laquelle les cadres lisent devant le personnel aligné par catégories une sorte d'ordre du jour, puis font pratiquer divers exercices physiques à titre de mise en train et d'entraînement au travail collectif.
Dans les parcs publics, il n'est pas rare d'entendre de petits groupes d'amis jouer de la musique traditionnelle pour elle-même ou en support de chants ; parfois ces groupes sont si proches les uns des autres qu'on peut en entendre plusieurs à la fois, dans un improbable contrepoint rejoignant des exercices délibérés de musique moderne occidentale selon Charles Ives. Cette proximité ne semble pas gêner les participants, chaque groupe alimentant de son côté la diversité du paysage sonore.
D'autres musiciens jouent seuls, comme pour eux-mêmes, un peu à l'écart, sur des partitions et des instruments traditionnels ou modernes.
Ailleurs, les propriétaires d'oiseaux se réunissent pour découvrir leurs cages (couvertes d'un tissu pendant le transport) et faire se répondre leurs chants ; d'autres libèrent leur pensionnaire qui prend son vol avant de revenir se poser sur le poing fermé, comme naguère les faucons.
Ailleurs encore dans le parc on joue aux cartes, au mah-jong ou au go, on fait de la gymnastique, ou encore on prend le thé dans un "jardin de thé", lieu de détente équivalent à l'air libre d'une "maison de thé", tandis que dans les plus grands espaces dégagés on voit évoluer dans le ciel toutes sortes de cerf-volants sans toujours savoir où se trouve celui qui tire la ficelle.

La ville comme affiche
La ville chinoise est porteuse de toutes sortes de messages, que l'étranger est bien en peine de comprendre s'il ne sait pas en déchiffrer les caractères. Ce sont bien sûr les enseignes de commerces, qui participent largement à l'éclairage nocturne, les grands panneaux publicitaires qui peuvent couvrir toute une partie de façade, mais aussi des panneaux lumineux, voire un écran géant, sur lequel se succèdent des messages commerciaux et des mots d'ordre plus officiels, comme les recommandations sur le comportement correct à respecter pour les événements ouverts au monde (jeux olympiques, exposition internationale). Ainsi les règles de savoir-vivre, ou autres prescriptions d'origine gouvernementale, se trouvent-elles mises sur le même plan que les incitations à la consommation.
En dehors du centre-ville, dans les quartiers, les sous-quartiers et jusque dans le plus petit village, les murs présentent d'une manière durable, sous forme de grands caractères peints ou parfois en relief, les principes généraux à respecter dans le pays ou à l'échelle locale.

Désir d'Occident

Après la Révolution Culturelle, qui a durablement ébranlé à culture traditionnelle chinoise, l'ouverture sur le monde a permis de s'exprimer un fort "désir d'Occident", qui se manifeste dans l'architecture comme dans la mode, et dans de nombreux signes de la vie quotidienne. C'est ainsi qu'il n'est pas rare d'entendre les heures s'égrener aux notes de Bigben, la fameuse horloge de Londres, ou l'arroseuse municipale s'annoncer sur la musique de "Happy birthday to you" ou de "Oh my darling Clementine". La ville de Shanghai est allée plus loin en développant, aux marges de son territoire, une dizaine de villes nouvelles, dont plusieurs sont conçues à l'exemple de l'étranger : ville nouvelle "anglaise", "allemande", "française", "italienne"... qui connaissent un grand succès notamment auprès de membres de la diaspora chinoise, désirant revenir ou avoir un pied-à-terre en Chine continentale sous des formes urbaines qu'ils ont appréciées à l'étranger. A l'inverse une autre de ces villes nouvelles, "chinoise" celle-là, a un succès particulier auprès des étrangers ayant choisi de vivre durablement en Chine.

Recyclage des emprises industrielles

Au milieu du XXème siècle, le nouveau régime chinois avait lancé soit à partir de sites industriels préexistants, soit sur de nouveaux sites, un vaste programme d'industrialisation occupant de grands terrains libres aux marges des villes de l'époque. Devenues obsolètes et trop polluantes, ces entreprises sont transférées dans de meilleures conditions, libérant de vastes emprises aujourd'hui situées au sein même d'une agglomération qui s'est beaucoup étendue, faisant place à de nouveaux quartiers urbains.
C'est le cas à Pékin pour le complexe sidérurgique Shougang, à l'extrémité ouest de l'avenue Chang'an, ou au nord-est du centre-ville pour l'ancienne usine Dashanzi "798", où l'installation temporaire d'artistes a donné une orientation particulière pour l'évolution du secteur.
A Wuhan, le déménagement des anciennes usines Wuzhong (industrie lourde) et Wuguo (production de vapeur) à Wuchang, et de l'ancienne usine Guibei (initialement armement) à Hanyang, sont l'occasion de créer de nouveaux quartiers urbains sur une cinquantaine d'hectares à chaque fois. Le programme à accueillir et la forme urbaine, avec notamment l'opportunité d'y conserver ou non une partie des anciens bâtiments industriels les plus significatifs, font l'objet de débats illustrant l'évolution de la pensée en matière d'urbanisme.
A Shanghai, la réutilisation le long de la rivière Suzhou d'anciens bâtiments désaffectés d'usines ou d'entrepôts, en équipements ou bureaux à caractère culturel, ouvre la voie à d'autres applications concrètes de la notion de patrimoine industriel et de sa réutilisation pour de nouveaux usages.

Nouveaux quartiers, villes nouvelles et réseaux de villes
La croissance des villes se fait ainsi par reconquête de la ville sur la ville, sur d'anciens secteurs d'activité comme d'habitat, mais aussi par extension en périphérie, en prolongement de l'agglomération existante ou par des villes nouvelles créées au-delà d'une ceinture verte.
Chaque ville nouvelle peut alors se voir dotée d'une personnalité propre, chinoise ou marquée par l'ouverture au monde.
Mais les perspectives urbaines vont encore au-delà, à l'échelle d'un réseau de villes comme celui qui associe dans les nouveaux projets Pékin avec Tianjin et plusieurs autres villes de la région, ou encore Shanghai avec Nankin, Hangzhou et Ningbo. Canton (Guangzhou) prend place au sein d'une vision urbaine plus vaste le long de la rivière des Perles en direction de Hong-Kong et reliée à Shenzhen. De son côté la ville de Wuhan s'est engagée avec huit villes voisines dans une logique de coopération orientée vers le développement durable. Ces nouvelles approches à l'échelle métropolitaine permettent en effet d'intégrer dans la conception urbaine une organisation raisonnée des transports en commun et la prise en compte d'espaces naturels de plus en plus vastes.

Des jardins de lettrés aux grands parcs publics

La ville chinoise traditionnelle ne comportait guère de place ni de jardin public. Les espaces de rassemblement ou de loisirs étaient en effet situés à l'intérieur des palais ou des temples, ou encore dans les résidences des lettrés, comme les fameux jardins de Suzhou.
Image en réduction d'un monde idéal, sorte de paradis concentré où s'allient les éléments de la nature : végétation et pierre, montagne et eau, avec des constructions humaines modestes utilisant, elles aussi, des matériaux naturels comme le bois et la pierre, le jardin chinois traditionnel ne se révèle pas d'emblée au regard, mais doit se découvrir peu à peu suivant un itinéraire allant de surprise en découverte, et réservant des variations selon les heures et les saisons. Ce n'est donc plus la symétrie qui règne ici, mais au contraire une composition complexe, aussi secrète que savante. Et le visiteur, en quittant les lieux, serait bien en peine d'en tracer le plan, comme d'assurer que rien ne lui en a échappé : le jardin garde toujours un peu de son secret.
Mais l'histoire plus récente a vu se créer d'autres espaces plus vastes et plus ouverts : la place Tiananmen (tian-an-men, la porte de la paix céleste) à Pékin, lieu de rassemblements organisés ou plus spontanés est désormais emblématique. L'évolution des villes comporte la création de grands parcs publics ; à Pékin par exemple le re-développement de l'axe nord-sud à l'occasion des Jeux Olympiques s'accompagne d'espaces verts de plus en plus larges au fur et à mesure qu'on s'éloigne du centre, vers le nord comme vers le sud, et les développements périphériques comportent une large ceinture verte. A Wuhan l'ancien port étalé le long du fleuve Yangzi à Hankou a fait place à un parc de plus de deux kilomètres de long, préludant à un aménagement du même ordre sur l'autre côté du fleuve et sur  les deux rives de la rivière Han. Une transformation analogue est prévue sur les rives du Huangpu à Shanghai, qui prévoit de se transformer pour devenir à l'échelle de son grand territoire l'une des villes les plus vertes du monde.

Protection contre les inondations et paysage urbain

De longue date la protection contre les inondations a constitué une préoccupation majeure pour les villes chinoises. Si dans les campagnes on voit des levées de terre avec une voie panoramique offrant une perspective cavalière sur le fleuve d'un côté et sur les champs cultivés de l'autre, en ville la rareté des terrains a conduit à la construction de murs de plusieurs mètres de haut munis de portes étanches, qui interdisent toute vue sur le fleuve depuis le sol dans la partie riveraine.
Le long du Bund à Shanghai, c'est une promenade surélevée qui a été construite le long du fleuve, obstruant la vue depuis la voie et le trottoir opposé, mais offrant une promenade panoramique tant sur le front d'immeubles du XIXème siècle que sur les tours de Pudong.
A Wuhan, si le mur subsiste en face du front d'immeubles, la promenade également surélevée se prolonge en parc vers le fleuve, en terrasses successives de plus en plus rustiques, le risque d'inondation augmentant progressivement avec la descente.
Dans les nouveaux projets de parcs, cette approche paysagère de la fonction de digue prend toute son importance, la nécessité de protection contre les eaux devenant une occasion de retrouver, sous de nouvelles formes, le relief qui faisait partie de la tradition des jardins chinois.

Circuler en ville

Pour les étrangers qui viennent de pays où les piétons ont priorité – et où l'on voit même parfois les automobiles s'arrêter dès qu'un piéton s'approche du bord du trottoir – traverser la rue en Chine paraît relativement risqué. En effet même aux carrefours réglés par des feux, les véhicules qui tournent à droite peuvent le faire encore lorsque leur feu est au rouge, si bien que les piétons n'ont aucun temps dans lequel la sécurité leur est vraiment assurée. Traverser dans ces conditions nécessite une certaine attention, d'autant que la conduite en Chine relève d'une dynamique particulière, où chacun pousse son avantage jusqu'à la limite avant l'accrochage. Le piéton doit savoir qu'il est vu, et que le véhicule calculant sa trajectoire en fonction de la vitesse de celui qui traverse, il doit donc éviter de s'arrêter tout à-coup ou au contraire de se mettre subitement à courir.
Même sur les trottoirs l'attention reste de mise : dans ces villes en pleine évolution, les travaux de voirie peuvent rendre la marche périlleuse pour celui qui regarde en l'air, admirant le paysage urbain et sa transformation continue (et ceci sans compter les divers autres obstacles que l'usage semi-privatif de l'espace peut avoir placé sur le parcours). Mais ces travaux ont pour objet de préparer pour l'avenir une situation meilleure, et sont à prendre ainsi du bon côté, comme le font les conducteurs pris dans les embouteillages causés dans diverses villes par les travaux du métro.

En bateau, à pied, à cheval, en voiture... ou en transports en commun

Les anciens plans de diverses villes du sud, et notamment de Shanghai, montrent que la structure d'origine faisait une place déterminante aux canaux. La ville de Suzhou, "Venise d'Asie", est bien connue à cet égard, même si les canaux y ont régressé par rapport aux voies terrestres. À Wuhan des noms de lieu, comme "rue du lac des fruits" (shui-guo-hu-lu), voie commerçante au voisinage du lac de ce nom, et "port du thé" (cha-gang), secteur désormais en pleine terre également à Wuchang, suggèrent que la desserte courante était naguère assurée par voie d'eau.
A l'intérieur des quartiers, les rues étaient souvent si étroites que seule la circulation piétonnière y était possible. Les rares voies plus larges permettant le passage de véhicules tirés par un cheval se situaient généralement en périphérie : ainsi les quatre rues qui encadrent l'ancienne ville chinoise de Tianjin se nomment-elles nan-ma-lu, dong-ma-lu, bei-ma-lu, xi-ma-lu (voie cavalières du sud, de l'est, du nord et de l'est). L'expression ma-lu (cheval-rue) désigne désormais la chaussée, et guo-ma-lu (traverser-cheval-rue) signifie traverser la rue ; aujourd'hui le risque n'est plus de se faire renverser par un cheval, mais par les chevaux-vapeur des véhicules automobiles.
La rénovation urbaine à la fin du XXème siècle a largement ouvert la ville à la voiture, avec une priorité marquante sur la circulation piétonnière : c'est ainsi que le passage des visiteurs entre la place Tiananmen et la Cité Interdite (gu-gong, antique-palais) a été aménagée par passage souterrain sous l'avenue Chang'an, dont le flux automobile peut ainsi s'écouler sans gêne. A Xi'an, c'est l'ensemble des traversées des piétons autour de la place principale qui s'effectue par un souterrain continu, par lequel il faut transiter pour rejoindre la Tour de la Cloche, monument majeur ainsi isolé sur l'îlot central (comme à Paris l'Arc de Triomphe au centre de la Place de l'Étoile). Ailleurs ce sont des passerelles que les piétons doivent emprunter pour traverser les voies principales, avec parfois de véritables giratoires piétonniers surélevés en surplomb d'un carrefour important.
Cette priorité n'a pourtant pas suffi, les nouvelles autoroutes urbaines ne pouvant raisonnablement pas découper la ville au sol, et l'ensemble des mouvements automobiles ne pouvant se contenter d'un seul niveau. C'est ainsi que sont apparues des autoroutes surélevées traversant les villes de part en part, avec des échangeurs à plusieurs niveaux marquant fortement le paysage urbain. La ville de Canton (guangzhou), pionnière en la matière, a été suivie bientôt par d'autres métropoles importantes, et notamment Shanghai.
Malgré cette course aux infrastructures, le développement soutenu de l'industrie automobile et le nombre croissant d'urbains en mesure d'acheter une voiture se traduit néanmoins par une multiplication des embouteillages. L'idée est alors que l'automobile ne devrait être utilisée que pour des déplacements occasionnels, et notamment le week-end, et que les déplacements quotidiens doivent se faire en transports en commun. Outre les autobus dont les réseaux denses quadrillent les villes chinoises, les principales métropoles se sont lancées dans la construction d'un réseau de lignes de métro à hautes performances : ainsi Shanghai, dont la première ligne ne date que de 1995, a décidé de passer à une douzaine vers 2010 et sans doute une vingtaine vers 2020.
Enfin, pour ceux que rebute aux heures de pointe la foule qui se presse (au sens premier du mot) dans les autobus et le métro, les taxis sont nombreux et d'un prix incomparable avec ce qu'on connaît en Occident, et notamment en France.
Après la phase récente de priorité à la circulation automobile, dont les effets marqueront durablement les villes, perce l'amorce d'un mouvement inverse : le Bund de Shanghai, qui était devenu une quasi-autoroute urbaine et qu'il fallait traverser en passage souterrain, se voit doté d'un niveau en tunnel pour le grand trafic automobile, le sol étant ainsi rendu aux piétons et à la circulation compatible. Cet exemple a vocation  à s'étendre, dans la nouvelle optique qui, après une phase d'intense développement économique quantitatif (souvent au détriment de l'environnement), préconise une prise en compte de la qualité urbaine et de l'environnement en général.

Vers le développement durable

Même si l'emprise écologique et le taux de pollution par habitant y sont cinq fois moindre qu'aux USA, la Chine ne pourra pas poursuivre son développement sur ce modèle, et entreprend de se tourner vers le développement durable.
Les principaux facteurs de consommation d'énergie et de pollution, paramètres critiques dans cette perspective, sont l'industrie, les déplacements, et le chauffage ou la climatisation des immeubles.
La plupart des grandes industries chinoises sont en voie de reconversion, les anciennes usines polluantes libérant de vastes emprises au bénéfice du développement urbain, et le transfert s'opère vers des sites moins sensibles, et surtout dans des usines modernes moins consommatrices d'énergie et aux émissions contrôlées, voire totalement maîtrisées.
En matière urbaine, si le projet de ville écologique de Dongtan, sur l'île de Chongming au nord de Shanghai, doit encore faire ses preuves, les dispositions générales à respecter commencent à être identifiées.
Les déplacements pourraient être limités par l'abandon du zonage qui éloigne l'habitat des emplois, et leur impact réduit par la priorité donnée aux transports en commun, ainsi qu'aux circulations douces (voies piétons, vélos, etc.) dans des conditions agréables et en toute sécurité pour les déplacements de courte distance.
Les stations de transport en commun, et particulièrement les stations de correspondance du métro, ont vocation à devenir les principaux noyaux urbains, comme l'est déjà la place du peuple à Shanghai.
Pour la consommation d'énergie des immeubles, des plans plus compacts, une meilleure isolation des murs et le double vitrage peuvent s'accompagner de l'abandon du charbon trop polluant. Déjà pour l'eau chaude sanitaire les capteurs solaires se multiplient en terrasse, en liaison avec l'habitude chinoise de prendre une douche le soir plutôt que le matin. L'architecture traditionnelle, riche de dispositions adaptées au climat local et à ses variantes, fournit de son côté des pistes pour la protection contre le froid ou la trop grande chaleur de l'été dans une perspective plus économe que les climatiseurs. La Chine a ainsi vocation à devenir un laboratoire du développement durable, et pourra en tirer profit sur ce nouveau marché mondial et estime internationale dans l'avenir.

Conclusion : Une histoire en train de s'écrire

Ainsi, entre modernité et tradition, ouverture au monde et fond culturel propre, civilisation mécanique et humanisme, croissance économique et développement durable, les villes chinoises sont en pleine mutation. En l'état actuel y voisinent les formes les plus diverses, dans un empilement d'une extraordinaire richesse témoignant des diverses phases d'une histoire tumultueuse. Mais la situation n'est pas stabilisée, loin de là : en matière urbaine aussi, l'impermanence continue...

CND

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