"EN CHINE ??..."
Regards d'urbaniste sur un nouvel exotisme - 2007
(extraits d'un texte rédigé à l'occasion d'un programme de recherche)

CRITIQUER LA DIFFÉRENCE
OU RECONNAÎTRE L'ALTÉRITÉ ?

Magistère Aménagement, début 1994.
 
Appel du Directeur :
- PM : "...et le grand voyage, cette année, vous pensez aller où ?"
    - CND : "...Euh... En Chine..."
(court silence)
- PM : "... En Chine ??... Et pourquoi pas sur la Lune ?..."


Virulence : (...) P. ext. : caractère nocif, dangereux. Virulence d'un poison.
Violence : (...) "abus de la force"

Surprise de lecture : "... les logiques politico-économiques virulentes de la nouvelle société chinoise..."; "les contradictions violentes entre groupes sociaux, intérêts privés et publics, etc."
Le texte même qui nous invite à mieux formuler la logique de notre recherche emploie, pour en décrire l'arrière plan chinois, des termes nettement porteurs d'un jugement de valeur implicite. Ceci est d'autant plus remarquable que nous sommes justement invités à "préciser les termes d'une analyse comparative" entre "deux cultures spatiales et disciplinaires différentes", chinoise d'une part, française d'autre part.
En forçant le trait, on pourrait imaginer, symétriquement, que des observateurs chinois emploient, vis-à-vis de l'aménagement en France, des termes comme "léthargie" ou "recherche de consensus conduisant de fait à la paralysie". C'est que le français, volontiers donneur de leçons, pourrait bien à l'occasion aussi en recevoir, si l'interlocuteur asiatique franchissait l'obstacle de sa naturelle courtoisie.
Nos concitoyens transforment volontiers celui qui va en Chine en petit soldat chargé d'arrêter la machine infernale, ou du moins de la moraliser au nom des valeurs universelles dont la France se pense le dépositaire privilégié ; s'il ne s'y emploie pas explicitement, il sera vite soupçonné de complicité avec les forces du mal. Ici le chercheur, supposé "fragile", est simplement mis en garde contre l'enchantement du maléfice, et invité à ne s'aventurer qu'avec prudence sur ce périlleux terrain d'étude. Cocasse au plan épistémologique, cette recommandation du financeur ministériel prend ailleurs tout son intérêt, en témoignant à sa façon d'une méfiance assez générale vis-à-vis du monde chinois.

Lorsqu'on tente de pénétrer un peu plus avant cet "autre pôle de l'expérience humaine", pour ne pas dire lieu de l'altérité absolue, la tentation vient bientôt, au contraire, de se dépouiller de soi-même pour mieux se mettre à la place de l'autre. L'expérience est enrichissante, mais trouve un jour aussi ses limites : Comment se croire l'héritier d'une civilisation cinq fois millénaire et si différente ? Comment assumer comme tant de chinois l'impact au Tibet, la démolition des hutongs de Pékin ou simplement la soif d'Occident ? S'identifier aux quelques contestataires est plus facile, mais revient précisément à renoncer à aller au bout du chemin.

Reste à tenter de simplement comprendre, et à décrire en évitant toute expression porteuse de jugement de valeur, explicite ou implicite.

Il s'agit donc, plus sérieusement, de rechercher dans la situation présente, mais aussi dans le passé et jusqu'aux éléments constitutifs de la culture chinoise, ce qui peut éclairer la compréhension de "phénomènes" (au double sens de faits, et de la perception que nous en avons) qui nous sont en effet largement étrangers et nous paraissent souvent étranges, et de noter ce qui les distingue de leurs homologues occidentaux, et plus précisément français.

Cette mise au point étant faite, il devient possible répondre, avec la sérénité d'un ethnologue (ou d'un correspondant de guerre), aux autres observations du comité de pilotage - plusieurs points appellant d'ailleurs à eux seuls une nouvelle recherche.
On notera au fil des rubriques que si la Chine manifeste aujourd'hui un intérêt marqué pour tout ce qui lui est étranger, et notamment français, nos concitoyens semblent encore penser qu'ils n'ont guère de leçons à tirer d'un pays si exotique, malgré son dynamisme actuel (ou peut-être à cause de lui ?).
On verra aussi que la Chine nous conduit à remettre en cause telle ou telle de nos certitudes, qui perd alors son statut d'évidence pour ne plus être qu'une option parmi d'autres possibles : on peut s'en offusquer, ou comme ici le prendre pour un enrichissement.

TRADITIONS URBAINES ET DYNAMIQUES ACTUELLES

Chine et France ne diffèrent pas seulement par leurs traditions urbaines respectives, mais tout autant et sans doute plus encore par leurs dynamiques actuelles en la matière.

Diverses recherches et publications ont traité des villes d'Asie, de leur regroupement possible en villes au tracé orthogonal d'une part, et villes dites hydrauliques, au tracé plus organique, d'autre part ; de leurs circonstances historiques particulières  de création ou développement, ou encore de certains composants spécifiques comme le "compartiment", d'origine chinoise. Parallèlement les villes européennes, et plus précisément françaises, ont de leur côté fait l'objet de nombreuses études sur leur origine et leur développement, leurs fonctions et leurs formes.
Au delà de ces notables différences culturelles, la situation actuelle est marquée par un contraste d'un autre ordre : alors qu'en France comme dans l'ensemble de l'occident l'exode rural fait partie du passé, les villes étant plus ou moins stabilisées, les pays émergents et notamment la Chine sont en pleine phase de transfert de population des campagnes vers les villes, et donc de développement urbain.
En ordre de grandeur, si la population urbaine chinoise est aujourd'hui du tiers de la population totale, et doit atteindre les deux tiers dans une génération, c'est une nouvelle population urbaine du même ordre que celle de l'Europe toute entière qu'il s'agit d'accueillir dans les projets à vues humaines ; professionnels et étudiants se plaçant dans ce contexte, comme l'opinion nationale dans son ensemble, ont sur la question urbaine une tout autre perspective que celle que nous connaissons en France, pays stabilisé et qui se veut ainsi, mais auquel la Chine reconnaît un certain savoir faire, tant en termes de protection du patrimoine que d'urbanisme créateur et d'architecture.
Le transfert peut ainsi s'opérer à double sens, comme autrefois sur la Route de la Soie.

UNE TOUR, MILLE TOURS

Le séminaire à Shanghai a été l'occasion, côté français, de présenter une fine étude de ce que pourrait être, dans le paysage urbain parisien, l'impact éventuel d'une possible double tour qui pourrait se construire sinon à Paris même, du moins dans la commune voisine de Levallois-Perret (mais rien n'est décidé) ; cependant qu'autour du lieu où était fait ce prudent exposé, la ville de Shanghai se hérissait des tours innombrables et chaque jour plus nombreuses, modifiant en continu le paysage urbain. Ainsi la tour Jinmao, située au coeur du centre actuel de l'agglomération (côté Pudong, mais juste en face du Bund) et qui jusqu'ici dominait l'ensemble de sa silhouette emblématique, voyait s'élever à son côté, pendant notre séjour même, une autre tour de moindre qualité architecturale mais de plus grande hauteur encore.

Étudiants français et chinois ont pu ainsi saisir, en temps réel, le contraste entre "deux cultures spatiales et disciplinaires différentes" dans leur état présent de développement. Les uns et les autres s'inscrivent d'ailleurs dans une perspective professionnelle distincte, puisqu'en France un architecte, même de renom, sera bien heureux si l'occasion lui est donnée de construire ne serait-ce qu'une seule tour dans toute sa carrière (du moins sur le territoire national), alors qu'en Chine, une jeune équipe performante peut se voir confier une nouvelle tour presque chaque année (comme comme c'est le cas de nos amis de Tianjin).
Même si de notre point de vue d'autres formes urbaines de réceptivité comparable, comme l'îlot haussmannien, offrent une alternative à la tour, la différence d'échelle entre programmes chinois et français marque clairement, toute question de forme mise à part, l'espace professionnel respectif des uns et des autres pour le présent et l'avenir.