Controverse sur un classique chinois...
... le  KAO GONG JI  
texte substitué à la dernière partie disparue du ZHOU LI, ou RITUEL des ZHOU
Extraits concernant l'aménagement de l'espace
relevés par CND - juillet 2005
Source : LE TCHEOU-LI, ou RITES des TCHEOU,
Traduction française par Edouard BIOT (revue par JB Biot et Stanislas Julien)
Paris Imprimerie Nationale 1851 (réédition en fac-simile Taipei Chengwen 1975)
Le traducteur a mis en italique les mots chinois ainsi que les complémens de sa part nécessaires à la compréhension du texte.
L'édition comporte en notes le rappel de commentaires classiques chinois, ainsi que ceux des éditeurs, notes non reprises ci-dessous
 [entre crochets notes cnd d'après notes du livre, et en gras parties signalées par CND]
(…)
Livre XLIII
19 - (…)
Les constructeurs, Tsiang-jîn, lorsque l'on établit une capitale, nivèlent par l'eau le terrain, en se servant de la corde pendante.
20 - Ils dressent le poteau, avec la corde pendante. Ils observent au moyen de l'ombre.
21 - En faisant un cercle, ils examinent l'ombre du soleil levant, et l'ombre du soleil couchant.
Le jour, ils réunissent les ombres du milieu de différents jours. La nuit, ils observent l'étoile du pôle. Ils déterminent ainsi le matin et le soir, ou l'orient et l'occident.
22 - Les constructeurs tracent l'emplacement de la capitale. Elle forme un carré ayant neuf li de côté [4,5 x 4,5 km]. Chaque côté a trois portes.
Dans l'intérieur de la capitale, il y a neuf rues directes, et neuf rues transversales [littéralement : neuf chaînes et neuf trames, soit nord-sud et est-ouest]. Les rues directes ont neuf voies de char.
24 - À gauche (à l'orient), est la salle des Ancêtres. À droite (à l'occident), est le lieu consacré au génie de la terre. En face (au midi), est la salle d'audience. En arrière (au nord), est le marché public.
Le marché et le palais ont une surface d'un Fou [?] .
25 - La maison des générations, Chi-chi, bâtie par le premier prince de la dynastie des  Hia (Iu) se composait d'une salle ayant, en longueur, deux fois sept P'ou [14 x 1,2 = 16,80 m], et en largeur un excédent égal au quart de la longueur [21 m] ;
26 - Et de cinq maisons ayant, en longueur, trois et quatre P'ou [ 3,60 ou 4,80 m], en largeur trois et quatre pieds de surplus [1 pied Tcheou = 20 cm env. ; largeur 4,20 et 6 m].
Il y avait neuf escaliers.
28 - Aux quatre côtés de chaque maison, il y avait deux fenêtres latérales.
Elles étaient parées de couleur blanche.
Le vestibule avait les deux tiers de la grande salle.
La maison formait une partie sur trois.
29 - Dans l'édifice de la dynastie Yn, appelé Tchong-ouo, ou maison double, la salle était longue de sept  Tsin de huit pieds [7 x 1,60 = 11,20 m], et élevée de trois pieds [60 cm] au dessus du sol. Il y avait un double toit, avec quatre pentes d'écoulement, ou quatre gouttières.
30 - L'édifice de la dynastie Tcheou, appelé Ming-t'ang, ou salle de Lumière, est mesuré en longueur de nattes Yen, dont chacune a neuf pieds [1,80 m]. De l'orient à l'occident, il y a neuf longueurs de natte [ 16,20 m). Du sud au nord, il y en a sept [ 12,60 m]. La salle est élevée d'une longueur de natte, au-dessus du sol. Il y a cinq maisons (pavillons annexes). Chacune d'elle a, en tous sens, deux longueurs de natte [3,60 m].
35 - L'intérieur des maisons, se mesure d'après la longueur des bancs d'appui. La surface des salles consacrée, se mesure en longueur de nattes. L'intérieur des palais, se mesure en Tsin de huit pieds [1,60 m]. Les campagnes se mesurent en P'ou de six pieds [1,20 m]. Les chemins se mesurent, dans le sens de la largeur, en voies de chars.
36 - La porte principale de la salle des Ancêtres, contient sept longueurs de grande barre de marmite. Chaque porte latérale, contient trois longueurs de petite barre de marmite.
La grande porte, ne contient pas cinq largeurs complètes de char impérial. La porte des Réponses, contient trois fois la distance de deux traces de roues.
37 - En dedans, sont neuf maisons, où demeurent les neuf femmes de second rang. En dehors, sont neuf maisons où se tiennent les neuf ministres d'État, quand ils viennent à la cour.
38 - On divise en neuf, l'administration de l'État, pour faire neuf sections dirigées par les neuf ministres d'État.
Les donjons des portes du palais impérial, ont, pour mesure, en hauteur, cinq Tchi (50 p) [10 m]. Les encoignures du palais ont pour mesure, sept Tchi (70 p) [14 m]. Les encoignures de la ville, ont pour mesure, neuf Tchi (90 p) [18 m].
39 - Les grandes rues directes, ont neuf voies de char. Les chemins de ronde, autour des murs, ont sept voies de char. Les chemins de la campagne, ont cinq voies de char.
40 - La mesure de hauteur, assignée aux donjons des portes du palais impérial, devient la mesure des murs de ville, dans les apanages. La mesure fixée pour les encoignures du palais impérial, devient la mesure des murs de ville, dans les royaumes feudataires.
Les chemins de ronde, autour de la capitale, sont les grandes rues des capitales dans les royaumes feudataires. Les chemins des campagnes dans le royaume impérial, font les grandes rues des chefs-lieux dans les apanages.
41 - Les constructeurs font les canaux et les rigoles.
42 - Le tranchant de bêche est large de cinq dixième de pied [10 cm]. Deux pièces semblables font un double tranchant. La terre relevée par un double coup de tranchant, est large d'un pied et profonde d'un pied [20 cm x 20 cm]. C'est ce que l'on appelle un sillon. En tête du champ, on fait une fosse double, large de deux pieds, et profonde de deux pieds [40 x 40 cm]. C'est ce que l'on appelle une rigole.
Neuf lots de cultivateurs, font un Tsing, ou puits central. Le conduit d'eau, entre les Tsing, est large de quatre pieds et profond de quatre pieds [80 x 80 cm]. C'est ce que l'on appelle un conduit, Keou. Un carré de dix li [5 x 5 km] fait un Tching ou achèvement. Le conduit intérieur du Tching, est large de huit pieds et profond de huit pieds. C'est ce que l'on appelle un petit canal, Hioué. Un carré de cent li [50 x 50 km], fait un Thong, ou une analogie. Le conduit intérieur du Thong, est large de seize pieds et profond de seize pieds. C'est ce que l'on appelle un canal moyen, Koueï. Ceux-ci seulement, aboutissent aux grands cours d'eau, Tchouen. Chacun de ces canaux porte un nom spécial.
45 - D'après la constitution générale de la terre qui forme le dessous du ciel, il doit y avoir un cours d'eau, entre deux montagnes. Il doit y avoir un chemin au bord des grands cours d'eau.
Quand le tracé d'un canal rencontre une ondulation de terrain, on dit qu'il y a un point d'arrêt [bu xing]. Quand le mouvement de l'eau n'est pas conforme aux règles de l'art, on dit encore qu'il y a un point d'arrêt [bu xing].
46 - Pour les canaux à tige droite [sans affluent ? ou avec roseaux ?], à chaque trentaine de li (3 lieues de 20 au degré), on double la largeur.
Pour faire mouvoir l'eau, et pour la retenir, on infléchit son cours, en forme d'un King, dont les deux branches sont comme les nombres trois et cinq.
Lorsque l'on veut faire un bassin d'eau, on donne au lit une forme circulaire.
47 - L'existence de tout canal, doit être fondée sur la force de l'eau. L'existence de toute digue, doit être fondée sur la force de la terre. Un beau canal, est curé par l'eau qui le parcourt. Une belle digue, est consolidée par les dépôts de l'eau qui la baigne.
48 - En général, lorsque l'on fait une digue ou levée, la largeur et la hauteur sont égales. La réduction du couronnement est d'un tiers. Pour les grandes digues, il y a réduction, au delà de cette quantité.
Quand on fait un canal, une digue, on doit premièrement établir la mesure du travail, par la profondeur (dimension verticale) exécutée dans une journée.
Puis on prend un li pour mesure ; et, d'après cela, on peut ensuite appliquer les forces d'un nombre d'hommes convenable.
49 - L'encaissement qui soutient la terre, est relié avec des cordes. Si l'on serre trop les planches, qui le composent, on dit qu'elles ne portent pas la charge.
On prend le tiers des maisons couvertes en paille. On prend le quart des maisons en tuile, pour faire la hauteur de leurs toits.
50 - Pour un grenier, un silo, un magasin, un mur de ville, la réduction du mur est la sixième partie de sa hauteur.
Le trottoir de façade, est divisé en douze parties pour régler la hauteur du milieu ou la pente.
Le conduit des eaux est haut de trois pieds [60 cm].
51 - Les murs sont épais de trois pieds [60 cm]. Leur hauteur est triple de l'épaisseur [1,80 m].
 [ fin du livre XLIII]
Texte chinoise disponible en caracteres traditionnels (non simplifiés),
et en simili avec commentaires dans la version annotée par Zheng Xuan et commenté parJia Gongyan
("la version la plus communement utilisée").
Dans le passage en caractères simpifiés certains semblent ne pas trouver d'équivalent.

Texte chinois en caractères traditionnels

匠人建國,水地以縣,置槷以縣,眡以景,為規,識日出之景與日入之景,晝參諸日中之景,夜考之極星,以正朝夕。
匠人營國,方九里,旁三門。國中九經九緯,經塗九軌,左祖右社,面朝後市,市朝一夫。夏後氏世室,堂修二七,廣四修一,五室,三四步,四三尺,九階,四旁 兩夾{穴匆},白盛,門堂三之二,室三之一。殷人重屋,堂修七尋,堂崇三尺,四阿重屋。周人明堂,度九尺之筵,東西九筵,南北七筵,堂崇一筵,五室,凡室 二筵。室中度以幾,堂上度以筵,宮中度以尋,野度以步,塗度以軌,廟門容大扃七個,闈門容小扃三個,路門不容乘車之五個,應門二徹三個。內有九室,九嬪居 之。外有九室,九卿朝焉。九分其國,以為九分,九卿治之。王宮門阿之制五雉,宮隅之制七雉,城隅之制九雉,經塗九軌,環塗七軌,野塗五軌。門阿之制,以為 都城之制。宮隅之制,以為諸侯之城制。環塗以為諸侯經塗,野塗以為都經塗。

匠人為溝洫,耜廣五寸,二耜為耦一耦之伐,廣尺深尺,謂之沟■;田首倍之,廣二尺,深二尺,謂之遂九夫為井,井間廣四尺,深四尺,謂之溝方十里為成,成間 廣八尺,深八尺,謂之洫;方百里為同,同間廣二尋,深二仞,謂之澮。專達於川,各載其名。凡天下之地埶,兩山之間,必有川焉,大川之上,必有塗焉。凡溝逆 地阞謂之不行。水屬不理孫,謂之不行。梢溝三十里,而廣倍。凡行奠水,磬折以參伍。欲為淵,購句於矩。凡溝必因水埶,防必因地埶。善溝者。水漱之;善防 者,水淫之。凡為防,廣與崇方,其閷參分去一,大防外閷,凡溝防,必一日先深之以為式,裡為式,然後可以傅眾力。凡任索約,大汲其版,謂之無任。茸屋參 分,瓦屋四分,囷、窌、倉、城,逆牆六分,堂塗十有二分,竇,其崇三尺,牆厚三尺,崇三之。
 
Quelques remarques

CND - 2005
Cette traduction française mérite d'être confrontée avec le texte chinois (lui-même d'interprétation délicate).
Ce qu'il s'agit de fonder (19), parfois abusivement traduit par "la ville", est en fait la capitale ; plus précisément l'expression utilisée signifie aujourd'hui "fonder un état", ce dernier terme, dans une graphie ancienne, étant figuré par arme et bouche (protection d'une population), sans figuration de limite.
De même l'endroit où le tracé géométrique des canaux rencontre un mouvement topographique, traduite en francais par "on dit qu'il y a un point d'arrêt", se résume en chinois à "ne marche pas".
Il serait donc souhaitable de disposer d'une traduction mot-à-mots, déjà difficile avant toute interprétation. Ainsi là où la traduction française voit "neuf escaliers" (26), un chercheur franco-chinois contemporain comprend "neuf marches", soit une hauteur à monter de l'ordre de 1,60m, plus vraisemblable.
Remarques initiales  (établies à partir de la seule traduction française)
Ce texte normatif concerne le dessin d'une capitale, et non d'une ville ordinaire.
Il définit un espace orienté selon l'horizontale et la verticale, et les directions cardinales établies d'après les mouvements du soleil, avec une trame carrée, la direction sud n'étant pas explicitement privilégiée.
[On retrouvera ce système de repères dans les coordonnées cartésiennes, puis dans des textes du mouvement moderne occidental en architecture].
Au sein de références cosmiques (la terre, le soleil, l'étoile polaire), la trame carrée laisse place à une certaine équivalence entre les directions nord-sud et est-ouest : même nombre de portes sur chacun des quatre côté, même nombre de rues nord-sud et est-ouest, et surtout se montre apparemment indifférente aux directions particulières du site (relief, sens de la pente du terrain).
La prééminence du carré s'exprime dans la mesure des rectangles, donnée par rapport au carré.
Le texte ne précise pas la position du palais dans la ville (il pourrait manquer une partie du texte original entre 22 et 24). on peut le supposer au centre, mais le nombre impair de portes et de voies dans chaque direction évoque un carrefour central, ou l'interruption d'une  voie axiale par le palais.
Les mentions ""chaîne" et "trame", "à gauche" et "à droite", "en face" et "en arrière" que le traducteur doit expliciter par les directions cardinales (nord sud est ouest) indique que ces dernières n'avaient pas encore toute leur prégnance.
Ce texte normatif utilise des unités de mesure différentes selon les objets mesurés (li, voie de char, Fou, P'ou, Tsin, pied, longueur de natte Yen, bancs d'appui, grande et petite barre de marmite, largeur de char impérial, distance de deux traces de roues, Tchi…). Même si les commentaires permettent d'en ramener une partie à la mesure commune d'un pied de 20 cm env., ce choix d'unités différentes ne correspond pas à une vision de l'espace homogène (mais plutôt qualitativement habitée ?).
Le texte établit clairement une hiérarchie entre la capitale impériale, les villes des apanages et celles des royaumes feudataires (selon les notes : les apanages sont affectés aux fils et frères de l'empereur, et situés entre 400 et 500 li de la capitale ; les chefs lieux des royaumes feudataires en sont éloignés).
Cette hiérarchie spatiale, exprimée en largeurs de voies et hauteurs de murs, comme en écho à la hiérarchie sociale selon Confucius. Elle constitue aussi un système militaire de défense autour du souverain-commandant en chef, avec ses murailles, postes de guet, chemins de ronde, forts périphériques (apanages) et postes avancés (feudataires).
La géométrie de la capitale se prolonge hors les murs par une géométrie analogue de la campagne.
L'importance donnée au système de drainage ("canaux et rigoles") évoque un sol mouillé, fréquent dans les plaines d'Asie. Ici l'unité opératoire est le coup de bêche (large d'un pied et profond d'un pied également). Son sillon détermine à la fois le réseau hiérarchisé des rigoles et canaux, et celui également hiérarchisé des champs, avec imbrication du réseau de drainage et du réseau agricole.
Là aussi on retrouve la trame carrée de la ville, et la li (500 m env. ?), unité de mesure du côté de la capitale (9 li) comme unité de surface agricole, avec des multiples à base 10 (10 li, 100 li), alors que largeur et profondeur égales des canaux se mesurent en pieds et par puissances de 2 (2 pieds, 4 pieds, 8 pieds, 16 pieds). On devine un assemblage correspondant à un groupe social pour les unités agricoles, et une hiérarchie fonctionnelle pour l'écoulement des eaux.
Ces aménagements urbains et agricoles semblent s'inscrire dans une plaine sub-horizontale, permettant des tracés géométriques réguliers et l'écoulement des eaux selon une pente modérée et contrôlée. Au-delà cependant se trouvent des montagnes, entre lesquelles coulent de grands cours d'eau, auxquels aboutissent les canaux majeurs et que doit longer un chemin.
La rencontre de l'espace régulier tracé en plaine, avec ces reliefs d'un autre ordre, est signalée comme rupture de système : "Quand le tracé d'un canal rencontre une ondulation de terrain, on dit qu'il y a un point d'arrêt". Un point d'arrêt apparaît aussi lorsque le mouvement de l'eau ne peut plus se conformer aux "règles de l'art" (sans doute en raison d'une pente particulière du sol). Le texte chinois "bu xing" se traduirait aujourd'hui par "ça ne marche plus" : en cas de mouvement topographique, on arrive donc à la limite d'un système conçu pour un terrain relativement plat.
En dehors de ces cas limites, la force d'une eau disciplinée permet à la fois de curer les canaux et d'en conforter les berges, selon un état d'équilibre remarquable, recherché également dans la construction des digues et des murs, comme dans la pente des toitures, en fonction des matériaux.
Au total, organisation méthodique de l'espace, des hommes et de l'eau, dans les limites de la plaine.
CND

Les ravages du Kaogongji, "page polémique"
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