"Chez soi" dans la rue

la problématique du pyjama  
d'après un dessin de Laodu paru dans Beijing Youth Dail

SHANGHAI (Reuters – 20 sept 06) - Les gens portant des pyjamas en pleine rue, une banalité à Shanghai, sont l'un des aspects les plus irritants de la vie quotidienne dans la plus grosse ville chinoise, selon un sondage réalisé parmi ses habitants (...)
Plus de 16% des personnes interrogées affirment qu'elles-mêmes ou des membres de leur famille se rendent régulièrement dans un lieu public en pyjama, et 25% reconnaissent l'avoir déjà fait (...)
Plusieurs théories expliquent pourquoi le port du pyjama - une tunique en coton souvent décorée de fleurs ou de petits animaux - est si répandu dans la ville chinoise la plus riche et la plus cosmopolite.
L'une d'entre elles explique que certains habitants sortent en pyjama pour souligner la proximité de leur domicile du centre-ville et, ainsi, renforcer leur statut social. Une autre y voit une réminiscence de la vie traditionnelle qui avait cours il y a des décennies dans de petites communautés, alors autonomes.

Si, en France, les limites de l'espace privé et public sont relativement nettes, avec leurs règles d'usage, il n'en est pas de même partout, ces règles pouvant varier dans l'espace et dans le temps.
Une tradition ancienne regroupait les familles chinoises par petites collectivités (une dizaine de familles par exemple, ou une dizaine de dizaines), dans un village ou une portion délimitée du territoire urbain, dont l'entrée pouvait être marquée par une porte fermée la nuit.
A l'intérieur de cette enclave, l'espace commun prenait un caractère à la fois collectif et semi-privatif, à un niveau intermédiaire entre le logement de la famille et l'espace public extérieur.
Une telle organisation est encore sensible dans les "lilong" de Shanghai, où l'on peut librement pénétrer, mais où il est de bon ton d'expliquer sa présence à quelques habitants discutant près de l'entrée, et soudain volontiers prolixes sur l'histoire du lieu.
Quelques équipements, notamment les WC collectifs ouvrant sur la voie intérieure, témoignent à la fois de cette existence collective et de sa relative intimité vis-à-vis de l'extérieur. Souvent l'adduction d'eau s'est réalisée sous forme de bacs-éviers normalisés, plaqués en façade des constructions près de chaque porte de logement, et conduisant à extérioriser une activité domestique. La suroccupation des logements conduit elle aussi à sortir le matin et rentrer le soir quelques meubles encombrants, et à externaliser diverses fonctions individuelles ou familiales, qui se prolongent en activités de voisinage : lavage et épluchage de légumes, discussions informelles debout ou assis sur quelques chaises, fauteuils ou chaises longues, parties de cartes ou de mahjong sans ou avec un groupe d'observateurs, parties de billard, séchage du linge....
Les quartiers dits informels, s'ils n'ont ni porte ni l'homogénéité géométrique des lilongs, connaissent une situation analogue.
Le "chez soi" (l'étymologie rattachant "soi" à l'idée d'individu, et "chez" à celle de maison, "casa") connaît ainsi un dégradé progressif entre le logement proprement dit (parfois occupé par plusieurs familles utilisant la même cuisine), l'espace commun du lilong ou du petit quartier dit informel, et un espace plus extérieur mais qui peut encore se marquer de privauté, par les mêmes usages que ci-dessus, ou l'utilisation du trottoir pour un petit métier, voire la transformation de son dallage en prolongement d'un commerce riverain.
Dans un tel contexte de passage progressif de la sphère privée à l'espace public, où limiter les déplacements légitimes en pyjama ?

Perspectives d'avenir


Ces caractéristiques à la fois physiques et sociales, si elles emportent la tendresse des observateurs occidentaux, sont souvent décrites par les chinois (et notamment les jeunes) comme une contrainte liée au sous-équipement technique, à la promiscuité et au contrôle social par des générations plus âgées porteuses de valeurs d'un autre temps.
A cet égard, le relogement en immeuble moderne apporte au moins équipement technique, espace réellement appropriable et liberté de comportement (même si sa situation périphérique éloigne du lieu de travail, des contacts familiers et des amis).

Toutefois plusieurs exemples visités montrent un desserrement de la population, notamment dans le cas de "nouveaux villages" originellement de 3 niveaux, et que des opérations récentes ou en cours portent à 5 ou 6 niveaux, permettant le maintien sur place de la population dans de meilleures conditions de surface et d'équipement sanitaire (cuisine pour la famille seule, WC, pièce d'eau).

Pour l'avenir, les objectifs de développement durable ne concernent pas seulement les économies d'énergie, mais aussi une qualité de la vie locale évitant à la fois les déplacements motorisés inutiles et les achats de compensation. Les espaces publics à créer dans de nouveaux quartiers pourraient donc, au delà de la fonction de déplacement (notamment à pied ou en circulation douce, comme la bicyclette), prendre en compte leur agrément, ainsi que les usages plus ou moins privés ou conviviaux qu'ils peuvent accueillir, voire encourager.
L'observation de ces comportements, aujourd'hui un peu contraints par la nécessité, mais qui peuvent être dans l'avenir choisis et source de plaisir, peut donc utilement alimenter le programme des futurs espaces "publics" (ou plutôt semi-publics).
Un exemple particulier réside dans l'espace d'attente des parents à la sortie de l'école, qui peut favoriser les contacts entre des familles dont les enfants sont déjà condisciples. A échelle plus domestique, les relations de voisinage peuvent également être favorisées par des aménagements adaptés issus de l'observation.
A plus grande échelle, la répartition de la voirie et des espaces publics entre circulation automobile, transports en commun, circulation douce et piétons, ainsi que l'accueil des activités sociales et de certains équipements, relève également de l'idée d'un "espace partagé" qui revient à l'ordre du jour.


CND

texte 06 pour l'étude IPRAUS
"Architecture de la Grande Échelle"

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