Corruption

QUELQUES RENCONTRES AVEC SOKAR
  Dieu de la Corruption dans l'ancienne Égypte

       version du 17 février 2017 (Version provisoire)

    À Pénélope, fidèle épouse du héros, et dont les aventures
    me remettent en mémoire diverses étapes de mon odyssée



Toute ressemblance...



"Christian Sokar vous a trahis !..."
Au milieu des années 70, la ville nouvelle de Cergy-Pontoise nouvellement créée se remplissait progressivement et la vie sociale s'organisait, d'abord à partir des premiers îlots, disposant chacun d'un groupe scolaire. Dans l'un d'entre eux un père de famille (appelons le Christian Sokar) a pris l'initiative louable de créer une association de résidents dont il est assez naturellement devenu président. Lors d'une grève des éboueurs, il s'est rendu dans le bureau du préfet où il a déversé son sac poubelle sur la moquette... ; à ceux qui lui signalaient la dimension syndicale de la situation, il répondait "pour moi les poubelles, c'est comme les WC : je tire la chaîne et je ne veux pas en savoir plus".
À l'approche des élections départementales les regroupements prirent un tour plus politique et notre Christian y vit une intéressante perspective. Quoique désigné comme candidat avec l'appui d'un groupe d'étudiants d'une grand école de commerce issue d'une institution universitaire religieuse, il proposa un programme radical : "faire du Conseil Général une tête de pont de la lutt des classes" ; à court de développements, il laissa à des militants locaux plus modérés le soin d'animer sa campagne qui se révéla un succès, au point de faire basculer la majorité d'une institution jusque là conservatrice... du moins jusqu'à ce que se révèle la vraie nature sokarienne du nouvel élu. Approché par l'adversaire, il accepta de virer de bord en échange d'un poste de vice-président du Conseil Général, qui conserva ainsi une ligne qui venait pourtant d'être contredite par l'élection .
Mais les choses n'en restèrent pas là : l'une des composantes de son électorat placarda partout en ville nouvelle (et notamment dans l'îlot concerné) des affichettes "Christian Sokar vous a trahis !...", si bien que les enfants Sokar devinrent la risée de leurs camarades, et que la famille dut sans attendre déménager assez loin pour que l'affaire y soit restée inconnue. Gageons cependant que le transfuge bénéficia durant les 6 ans du mandat de son indemnité de vice-président.

Un ancien condisciple adepte de Sokar
Établir le plan d'urbanisme était à l'époque, et est resté, une tâche sérieuse modérément rémunérée au regard du travail nécessaire, que le commanditaire soit la commune, la préfecture ou un organisme semi-public. Cette année-là c'est un ancien condisciple, employé de la Caisse des Dépôts, qui nous a aimablement proposé une mission de ce type. Il n'y mettait qu'une condition : qu'un quart de la rémunération lui soit discrètement retourné, ce qui condamnait la mission à l'insuffisance professionnelle. Nous avons décliné l'offre, et discrètement fait part à la CDC de l'anomalie. Je n'ai pas su si la somme à détourner était pour lui, ou pour quelque organisation dont il n'était que l'intermédiaire ?

Beaucoup de bruit pour rien
À une époque où une réglementation nouvelle exigeait qu'un dossier de permis de construire comporte un volet relatif au bruit, qui mieux que le service instructeur était mieux placé pour établir cette délicate partie ? C'est sans doute la contrainte qu'avait dû admettre à contrecœur le promoteur (très social) pour lequel je terminais un projet. Cependant cette prestation à établir par une administration à la fois juge et partie pouvait difficilement être financée sans quelque discrétion. Le promoteur nous a donc proposé de recevoir en complément d'honoraires le montant de la rémunération exigée pour cette prestation, à charge à nous de la transmettre discrètement aux intéressés ; il était précisé que notre paiement étant public, mais cette transmission occulte ne pouvant être inscrite en dépense dans les comptes, le surcoût fiscal serait pris en compte dans la somme à nous verser.
Par chance nous avons pu faire état d'une organisation de notre équipe dans laquelle les comptes et écritures étaient connus de tous, et donc de notre incompétence notoire à remplir sans risque une telle mission de confiance. Par chance toujours, nos interlocuteurs ne nous en ont pas tenu rigueur et nous ont confié par la suite bien d'autres missions, sans qu'une telle intervention connexe soit jamais évoquée.

Un déjeuner au soleil
Une commune m'avait demandé de suivre un projet de centre commercial régional qu'un promoteur privé proposait sur son territoire. Un responsable au sein de cet investisseur m'a proposé d'en parler au cours d'un déjeuner, pour lequel il m'invitait à Giverny. J'acceptais sans méfiance, et esquissai à table mes suggestions pour raccorder ce projet avec le noyau commercial existant dans le centre de la commune (le terrain envisagé se situant en périphérie). Entre la poire et le fromage, mon interlocuteur mentionna qu'il avait appris que ma fille était artiste, et proposa de lui acheter quelques œuvres : je répondis qu'elle n'aimerait certainement pas dans ce contexte ; cruellement, j'écartai ensuite la proposition du serveur de nous abriter du soleil qui commençait à devenir brûlant, et que je supportais mieux que mon interlocuteur.
Quoi qu'il en soit la commune, à la demande des commerçants locaux effrayés par la concurrence, écarta ce projet de grand centre commercial : celui-ci s'implanta non loin sur une commune voisine, qui bénéficia sans vergogne de la taxe professionnelle correspondante sans réduite le risque de concurrence pour la commune que je conseillais.

Dossiers suspendus
Quelques années plus tard, à une époque où l'action légitime des partis politiques ne bénéficiait pas encore de financement public, des ressources parallèles étaient explorées non sans imagination. Pour certains, la dispersion des pratiques mettait à l'abri d'une désastreuse découverte ; pour d'autres, plus centralisés, un incident a pu avoir de plus sérieuses conséquences  ; d'où des pratiques plus éclatées entre les diverses sensibilités ; l'une d'elle, un peu marginale, pouvait-elle m'avoir choisi comme intervenant pour cette mission particulière ? C'est la question que semble s'être posée une sensibilité plus large, doutant d'être seule à bénéficier de ressources de cette nature. C'est ainsi que notre équipe a reçu la visite d'un professionnel spécialiste en la matière, manifestement moins intéressé par notre travail que par d'autres questions. Faisant le tour des locaux, j'ai eu l'occasion de désigner un large et peu profond renfoncement dans le mur, que nous avions équipé d'étagères et de support pour dossiers suspendus, sans porte aucune. "Tout nos éléments administratifs et financiers sont rassemblés ici..." lui ai-je dit, ajoutant perfidement : "...ce qui est bien commode puisque chacun peut librement y avoir accès".
Le visiteur nous alors quittés rapidement, choqué m'a-t-il semblé par la transparence de notre organisation, mais convaincu de notre absence d'implication dans l'objet de sa recherche.

Crépuscule
Lors d'une réunion de fonctionnaires municipaux responsables de services d'urbanisme, un consensus s'est dégagé chez les participants pour s'émouvoir de pratiques financières aussi troublantes que répandues. Ma correspondante dans une mairie, et moi-même intervenant extérieur, avons cru pouvoir affirmer de bonne foi qu'il n'en était rien de notre côté ; et c'était sans doute exact. Cependant quelques mandats municipaux plus tard, avec glissements progressifs de l'équipe municipale, j'ai reçu un appel troublant : le concepteur d'un projet que j'avais mission de coordonner m'a fait part de son embarras devant une situation nouvelle : il lui était demandé de faire appel à un bureau d'étude spécialisé, disons le Sokarib. Or le coût de cette intervention faisait double emploi, selon lui, à celle de sa propre équipe intégrée sein du promoteur, et dans laquelle ce travail était systématiquement réalisé. Je n'ai pu que lui affirmer être surpris par cette information nouvelle pour moi, et bien entendu tout-à-fait étranger à une telle démarche. Ma mission locale s'est d'ailleurs interrompue peu après.

Grande école et petit dossier
Pour un autre projet ailleurs, la responsable d'un autre promoteur social régional a exigé que je confie la partie technique à un bureau d'études dont le directeur sortait de la même très grande école technique qu'elle même, ce qui semblait une garantie de qualité. Cependant le dossier ainsi établi s'est révélé très mince, contrastant avec les solides prestations que j'avais l'habitude de recevoir de la part de mes correspondants habituels. Ayant consulté l'un d'eux j'en ai obtenu cette réponse : "Oui mais nous, nous ne faisons pas de politique...". Par chance le bureau d'études qui m'avait ainsi déçu, et inquiété, s'est retiré peu après et l'opération a pu être menée à bonne fin.

Écho en grande banlieue d'un tam-tam parisien
Ailleurs encore, une société d'économie mixte (secteur semi-public) m'a mandaté pour intervenir autour d'un quartier dit sensible, en raison de mon expérience antérieure dans la région. Surprise : un professionnel  (appelons le Daniel Sokar) s'est plaint d'une concurrence déloyale de ma part, au prétexte qu'il disposait d'une mission du même ordre auprès de la commune, pour laquelle il avait en effet réalisé un bâtiment public, comme si cette intervention avait fait de la commune sa chasse gardée. Cependant il apparaissait que ma mission était différente par son commanditaire comme par son contenu. Auprès d'avocats indiqués par notre ordre professionnel, j'ai appris que ce plaignant était bien connu sur la place de Paris pour être collecteur de fonds, entre autres pour les trois composantes de la majorité locale. Rencontrant le Maire, avec qui je croyais avoir établi une relation de confiance, je lui fais part de cette information... qu'il s'empresse de transmettre à l'intéressé, d'où redoublement de la plainte. L'affaire s'est terminée en commission de conciliation professionnelle, au cours de laquele j'ai dû m'engager à ne plus faire état nommément de cette particularité auprès de qui que ce soit (mais j'en garde souvenir sur le fond).

Une minorité, mais combien néfaste !...
L'expression "tous pourris" est inexacte : une majorité des acteurs français de l'aménagement, et sans doute de la plupart des autres domaines, est étrangère à la corruption, la réprouvent et en souffrent à l'occasion. Il m'a été possible de vivre une carrière complète en ne croisant Sokar qu'à quelques occasions évoquées ci-dessus : celui qui choisit de ne pas y participer peut ainsi ne rencontrer Sokar qu'une fois tout les cinq ans. Mais même en nombre limité, ces cas montrent à quel point est répandu le culte de Sokar : du niveau individuel à celui des institutions, publiques, semi-publiques ou privées, et sur un large éventail d'orientations politiques.
Même minoritaire, le culte de Sokar n'est pas sans conséquence : dans le domaine de l'aménagement, l'affaire Urba  a montré qu'à l'époque (où j'exerçais déjà), la corruption prélevait 2 à 4 % des sommes en jeu, et il est vraisemblable qu'il en est encore de même, malgré l'évolution du contexte législatif et règlementaire. La politique de la ville investit principalement dans les travaux (bâtiments et réseaux urbains), ne soutenant que d'un financement marginal les activités sociales des associations locales ou des autres acteurs compétents, ce qui limite évidemment leur action pourtant si nécessaire.
Si, comme il est probable, le taux de prélèvement au titre de Sokar a continué et continue encore à détourner 2 à 4% du montant des travaux, comme au temps de l'affaire Urba, ces sommes disparues auraient pu plus utilement être attribuées au travail social, limitant d'autant les risques de troubles locaux, voire de départ vers le fondamentalisme et les retours terroristes. Peut-on espérer que l'aventure de Pénélope réduise d'autant le culte de Sokar, et permette de réserver les financements publics à leur juste destination ?

C.N.


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