APPRENDRE LE CHINOIS
ET LA CALLIGRAPHIE
à l'Institut Confucius de Paris 7 Denis Diderot
Réponses à une interview par Anne GAFFURI
- Questions générales vous concernant : votre âge, votre parcours universitaire ou votre métier.
Né en 1936, urbaniste-architecte retraité, ancien
enseignant au Magistère aménagement (Paris 1-Paris 8),
actuel professeur invité à l’Université de
Wuhan (Chine). Sans oublier le plus important : apprenant de chinois et
de calligraphie à l’Institut Confucius de Paris
(Université Paris 7 Denis Diderot), et par ailleurs apprenant de
taiji quan.
- Quels cours suivez-vous à L'institut Confucius ? Depuis combien de temps ?
J’ai d’abord suivi 3 ans de formation continue
à Paris 7 LCAO : DU (Diplôme Universitaire) de langue et
civilisation chinoise, et année supplémentaire dite de
« stage » ; arrivé à ce point
l’ouverture de l’Institut Confucius a donné à
notre petit groupe d'apprenant l’occasion de poursuivre en niveau
« confirmé » depuis maintenant 3 ans, deux heures
par semaine. Plusieurs d'entre nous suivent parallèlement le
cours de calligraphie
- Quel est votre niveau de chinois ? Parlez-vous, lisez-vous et écrivez-vous couramment chinois ?
Malgré ce long parcours, je ne dirais pas que je parle
couramment chinois, mais simplement que j’arrive à me
faire comprendre dans les rapports essentiels, discuter avec quelques
amis ou avec le chauffeur de taxi à côté duquel je
m’assois volontiers à l’avant. En lecture comprendre
ce dont parle un texte, et pouvoir le traduire s’il n’est
pas trop long. Mais avec peut-être 1 500 "mots", une petite
moitié du nécessaire, je ne peux pas lire le journal, ni
comprendre un dialogue entre chinois, surtout s'il est rapide (et je ne
parle pas des accents régionaux et autres dialectes).
- Quelles sont les difficultés d'apprentissage ? un exemple concret de prononciation ou autre.
Bizarrement, une des difficultés principales est la grande
simplicité de la grammaire chinoise, puisque c’est le
contexte qui remplace ce que le français croit devoir mettre
dans le mot lui-même (genre, nombre, temps…).
L’autre difficulté, plus sérieuse, tient à
l’importance des « quatre tons », qui pour une
même syllabe correspondent à des sens fort
différents : mère, cheval, frapper… ou encore
soupe, sucre, couler, brûler … et même pour deux
syllabes successives : dormir, raviolis à l’eau…
- Pourquoi avez-vous choisi d'apprendre le chinois ?
Mon enseignement d’urbanisme à
l’université comportait un « grand voyage »,
ouverture sur le monde. L’année où j’ai
annoncé au téléphone à notre directeur que
nous allions en Chine, j’ai entendu d’abord un silence,
puis cette réaction : « En Chine ?... Et pourquoi pas sur
la lune ? ». Bonne question, puisqu’on s’y confronte
en effet à une altérité radicale, qui en retour
met en question nos certitudes.
J’y ai retrouvé l’ambiance ouverte sur
l’avenir que nous avions en France lorsque je participais
à la création d’une ville nouvelle, et qui
s’est assoupie chez nous, alors qu’elle se développe
en Chine, et au centuple. Après ce premier voyage j’en ai
suscité un second quelques années plus tard, puis des
liens professionnels et pédagogiques durables se sont
tissés. Mais dès le premier voyage il m’avait paru
naturel d’apprendre quelques fondements de la langue, et de son
écriture.
- Quand avez-vous commencé les cours de calligraphie ?
Lorsque je me suis mis plus sérieusement au chinois
à Paris 7, j’ai dès la seconde année choisi
de m’initier parallèlement à la calligraphie.
Dessinateur par profession, j’ai d’emblée
été fasciné par cette écriture qui ne
transcrit pas les sons, mais évoque le sens par des images ou
des symboles.
La calligraphie enrichit aussi l’écriture ordinaire du
chinois, puisqu’elle en développe la dynamique dans une
bien plus grande dimension (au propre, et au figuré).
- Quelles sont les synergies entre la langue et la calligraphie ?
On peut apprendre le chinois sans faire de calligraphie ; on peut
apprendre la calligraphie sans rien savoir du chinois. Mais c’est
dommage : la calligraphie invite d’abord à connaître
l’ordre des traits, à s’interroger sur leur
organisation, leur dynamique. Plus profondément elle renseigne
sur l’esprit chinois, notamment dans sa dimension culturelle
historique. On va ainsi à l’inverse de
l’écriture mécanique que permet désormais
l’ordinateur.
En retour, calligraphier un « beau » caractère sans
en connaître ni le sens, ni la prononciation, est
évidemment frustrant, même si l’exercice peut mettre
directement en contact avec des fondements de la culture chinoise
(équilibre, dynamique, contrastes, concentration sans
dispersion) qui ne sont pas sans rapport avec le Taiji quan.
.

- En quoi votre intérêt pour le chinois et la Chine a-t-il "transformé" la personne que vous êtes ?
Je ne dirais pas qu'il m'a transformé moi, mais ma vision
du monde. Si des évidences comme l'écriture, la
grammaire, l'organisation sociale ou la perception de l'espace et du
monde se présentent ailleurs sous une forme si
différente, c'est que ce ne sont pas les absolus que nous
croyons dans notre petit hexagone, mais des options parmi bien d'autres
possibles. Même notre pensée occidentale organisant le
monde entre des extrêmes opposés comme le jour et la nuit,
la droite et la gauche, le masculin et le féminin est alors
remise en cause, lorsqu'on admet qu'il y a du ying dans le yang : on
s'intéresse alors plus aux transitions, comme l'aurore ou le
crépuscule, ou à des combinaisons inimaginables chez
nous, comme le communisme de marché. Même des fondements
aussi essentiels que la pensée cartésienne se trouvent
concurrencés par d'autres approches, qui trouvent une valeur
nouvelle dans la science contemporaine (le "flux primordial"
préfigurant le bing-bang, la fusion taoiste avec la nature enfin
recherchée dans le développement durable, etc.). On
découvre aussi que notre individualisme n'est qu'une version des
relations sociales possibles, tant ailleurs on donne bien plus
d'importance à la famille, au groupe social, et même
à la nation.
- Pourquoi, selon vous, la Chine souhaite-t-elle promouvoir sa
langue et sa culture dans le monde ? (plus de 300 instituts dans env.
80 pays) ?
Sans une logique pluri-millénaire d'expansion et
d'harmonisation (euphémisme), soutenue de longue date par une
langue écrite et une pensée très organisée,
il n'y aurait pas La Chine, mais un certain nombre d'états
différents, peut-être en guerre entre eux, ou du moins en
disharmonie endémique. Regardons l'Europe, l'Afrique, les
Amériques (à la même échelle de populaion).
D'ailleurs la culture chinoise a de longue date imprégné
ses voisins, et son écriture a été ou est encore
en usage : naguère en Indochine et en Corée, encore
aujourd'hui au Japon (kanji). Car c'est la grande force de cette
écriture, qui n'est pas transcription phonétique mais
expression graphique indépendante, de pouvoir transcrire des
langues différentes, des sons différents, sous une forme
lisible par tous, dès lors qu'on en a reçu l'initiation.
Mais avec l'écriture, c'est donc tout un bagage culturel qui
vient naturellement, et même un autre regard sur le monde.