L'ivresse du regard - 1997
première partie :
ARRÊT SUR IMAGES
IDÉOGRAMMES
C'est du chinois…
Regarder un caractère chinois, c'est regarder le monde. On peut
décider de n'y rien comprendre : "c'est du chinois ", un caprice
de la nature, le dessein impénétrable de Dieu. Ainsi
Cuvier pour les nuages : "notre atmosphère est soumise à
des influences beaucoup trop compliquées pour qu'il soit au
pouvoir de l'homme d'en calculer les phénomènes". Ou
bien…
Pour moi cela a commencé à Kyoto en 1988, lorsque voulant
voyager à travers le pays, nous avons reçu en aimable
cadeau l'indicateur complet des chemins de fer…
entièrement en Japonais (c'est à dire pour l'essentiel en
caractères chinois).
A l'époque on ne voyait guère de caractères latins
dans les lieux publics, d'où cette étrange impression de
surdité, de silence des murs pourtant tout emplis de signes.
A partir d'une carte bilingue, nous avons pu repérer les
différentes villes dans l'indicateur, et nous présenter
aux gares à l'heure prévue, en recherchant sur les
panneaux les quelques signes représentant la ville à
atteindre. Le souvenir m'est revenu alors des premières fois
où, apprenant à lire, j'avais pu "décoder" mes
premiers panneaux de rue, puis les enseignes, contact qui m'a paru plus
merveilleux que le monde clos des livres.
Mieux que cette association d'abord arbitraire entre des dessins
bizarres et une ville, on est rapidement aidé par certains
signes simples : entrer en avançant une jambe, ou comme des
racines qui s'enfoncent (à l'origine, comme un pointe de
flèche ?), sortir en levant le pied comme émergent des
brins d'herbe, ou des montagnes à l'horizon (à l'origine,
un pied sortant d'une caverne ?) ; et dans les deux cas, passer la
porte comme avalé par une bouche carrée. Au restaurant,
les soupes doivent à leur nature liquide les gouttes qui
éclaboussent leurs noms sur le menu ; viande ou poisson, une
fois reconnus, renseignent un peu sur les plats suivants.
Ceci n'épargne pourtant pas quelques bévues, comme le
métro ou l'autobus pris dans le mauvais sens à Kyoto
(mais le saké chaud y fut peut-être pour quelque chose).
Les biches de Nara
Entre la petite ville de Nara et ses fameux temples, le chemin traverse
un parc où des biches vivent en liberté. A
l'entrée, une guérite abrite une marchande de biscuits.
J'en achète un paquet, et commence à les manger : des
sortes de gaufres un peu compactes (mais une nourriture
étrangère surprend souvent la première fois). La
marchande rit d'un air gêné. Les biches ont l'air plus
contrarié de voir ce visiteur manger la nourriture qui leur est
normalement destinée.
Mystérieuse madame Fazzioli
Edoardo Fazzioli dédie ainsi son livre "Caractères chinois, du dessin à l'idée" :
"A ma femme… le plus fascinant et le plus mystérieux caractère chinois que j'aie rencontré".
Au-delà de l'affectueuse métaphore, l'auteur
évoque dans le caractère chinois une personnalité
parfois complexe, enracinée dans l'histoire et la symbolique de
ses composants graphiques, mais aussi dans les associations auxquelles
il participe par ailleurs ; même s'il en traduit le sens direct,
l'occidental accède rarement à toute la charge
émotive transmise à ceux qui pratiquent ces
caractères depuis l'enfance.
Pourtant l'inverse peut aussi se produire : pour des chinois (certains
nous l'ont dit), la composition, "l'étymologie" si riche du
caractère finit par s'oublier dans une lecture globale, le signe
se résumant au signifié immédiat (tant l'habitude
tue l'émotion), alors que des occidentaux s'en émeuvent
encore, et même s'inventent parfois des "histoires"
étymologiques, plus ou moins fantaisistes, pour mieux s'en
souvenir. Mais ils ne sout pas les seuls : en Chine aussi des
repères mnémotechniquesinterfèrent avec
l'étymologie, qui elle-même évolue avec les
découvertes archéologiques.
Autre mystère : la part dite "phonétique" du
caractère chinois, qui ne nous parle guère si le son
évoqué (un mot supposé connu) n'est pas dans notre
oreille. Sa fonction est-elle d'ailleurs toujours purement
phonétique ? La similitude des sons peut avoir eu une raison
d'être avant même l'écriture, et surtout le choix du
rappel phonétique, parmi plusieurs homophones possibles, n'es
souvent pas fait au hasard. On en a une illustration avec le mot retenu
pour évoquer le nom de divers pays : France, le pays de la
méthode ; Amérique, le beau pays…
L'Europe vue d'Asie
Quinze jours au Japon, suivis en 1994 de trois semaines en Chine, ne me
donnent évidemment aucune connaissance sérieuse sur ces
pays, leur langue ou leur culture, mais l'envie d'en savoir plus. Ils
ont surtout changé ma manière de voir : l'Asie existe, et
en retour l'Europe n'est qu'une civilisation parmi d'autres, dont
l'évolution actuelle devient d'ailleurs sujette à
interrogations. Ce que nous prenions pour des évidences ne sont
que des options, et ailleurs on a pu faire d'autres choix dont nous
pourrions utilement nous inspirer pour éclairer un horizon qui
nous paraît de plus en plus bouché.
On dit parfois des étrangers "ces gens là ne sont pas
comme nous". On pourrait renverser la proposition : et si
c'était nous qui n'étions pas comme eux ?
"Xi ren" (hommes de l'ouest) pour les chinois, "toubabs" en Afrique
occidentale, "ceux d'à terre" pour les mariniers de Conflans :
d'un bout à l'autre du monde, chaque peuple, chaque groupe
social a trouvé un mot spécial pour nous signaler que
c'est nous qui sommes étrangers à sa propre
normalité.
Prenons la chose du bon côté, puisque le voyage peut ainsi
se doubler d'une aventure plus intérieure : le changement de
point de vue.
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