Le poteau-mandragore

 

Mon cousin m'écrit, un peu fâché, qu'il n'y est pour rien, et détourne mes soupçons vers quelque autre voisin. A la réflexion je crois qu'il vaut mieux chercher ailleurs : ma propre faute en somme (mais il y a prescription).
 
L'oncle Paul disait qu'il faut, pour devenir bon cavalier, tomber de cheval et remonter en selle sept fois de suite dans la même matinée. Ma meilleure "performance" en la matière se limite à trois fois, un jour où dans son champ caillouteux de Rioulou (j'avais peut-être quatorze ans à l'époque) je m'efforçais de galoper en slalomant autour de la ligne de pommiers. J'avais coutume de perdre mes étriers au galop, défaut sans grande conséquence en ligne droite, mais périlleux au premier virage, et bientôt fatal en slalom.
 
Au retour d'une promenade, ces jours derniers, j'ai eu la fantaisie de repasser dans ce champ, et la surprise d'y découvrir un piquet fiché en terre, portant à la peinture blanche apparemment récente l'inscription verticale "connard" (ou ai-je rêvé ? - Mais Dominique et une amie m'en sont témoins). J'ai tout d'abord attribué l'insolite message à la dispute entre cousins qui chatouille le canton (entre rire et gêne), mais l'auteur présumé dénie toute responsabilité, et je ne crois guère à l'intrusion de quelque autre voisin hostile aux graines d'herbes folles.
 
Une piste tout aussi raisonnable se fait jour peu à peu : ce poteau n'a-t-il pas poussé précisément à l'endroit de l'une de mes chutes ? (la disparition des pommiers n'en permet plus guère le repérage) ; n'y avait-il pas de signe analogue au point d'impact de mes deux autres exploits du fameux jour ? (nous avons quitté ce champ avant de les atteindre).
 
On disait naguère qu'une mandragore poussait parfois sous les gibets, fruit de la semence d'un pendu (saisi d'un ultime effort de perpétuation de l'espèce). Si la terre répond ainsi par une plante rare à la goutte doucement poisseuse, elle apprécie sans doute moins le choc brutal d'un corps maladroit, fût-il adolescent : ou peut comprendre qu'elle ait choisi d'y répondre par l'érection d'un piquet protestataire.
 
Mais pourquoi avoir attendu un demi-siècle, demanderez-vous ? Sans doute parce qu'ayant abandonné l'équitation, j'étais devenu un autre à ses yeux ; je n'ai repris que récemment le chemin du manège : elle m'a alors reconnu et épinglé au premier passage. C'est bon signe : j'aurais donc retrouvé mon niveau d'autrefois ? (avec même un léger progrès pour les étriers). Mais si "connard" j'étais à l'époque, "connard" je reste sans doute aux yeux d'une terre qui me reçoit encore à l'occasion.
 
On comprend mieux pourquoi les responsables de centres équestres recouvrent d'un sable bien doux le sol des carrières et des manèges : la multiplication de poteaux vengeurs y rendrait vite l'équitation impraticable.
 
CND
31/08/01
 
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