SENEGAL :

à l'école de la différence

Nous nous pensons au centre du monde : de La Fayette aux Droits de l'Homme, comme de notre
"Mission civilisatrice" (dans les colonies d'hier) à la Francophonie d'aujourd'hui, "les autres"
ne trouveraient de sens que par nous, et nous-mêmes que par notre histoire et notre sol, au risque
de nous y barricader.
 
Et puis le doute nous prend : d'où nous vient ce sentiment de panne, alors que le monde
bouillonne ? Qu'avons-nous fait de notre pays, de nos campagnes et de nos villes, de notre
équilibre par le travail, de notre capacité de partage, de notre enthousiasme communicatif ?
 
Aller voir ailleurs ! Voir les autres, dans leur différence et leur surprenante dynamique ;
mais nous voir aussi par leurs yeux, ou du moins de leur distance, dans notre propre particularité,
qui nous apparaît tout-à-coup singulière : seul ce point de vue "extérieur" permet de faire la part
de ce qui est chez nous dépassé et de ce qui continue de fonder notre identité, nécessaire à nous-mêmes
mais aussi aux autres, comme ils ont la gentillesse de nous le dire parfois.
 
Le Sénégal nous apprend ainsi comment peut se construire une identité dans le monde d'aujourd'hui,
ce qui était notre question.
 
En l'occurrence, nous croyons y avoir repéré trois pôles :
 
- Tout d'abord le pôle traditionnel local, apport des peuples qui ont constitué le Sénégal, avec leurs
coutumes d'origine rurale mais dont l'importance perdure dans la grande ville d'aujourd'hui
 
- Puis ce qu'il faut bien reconnaître comme un pôle français, mieux accepté que ne le supposait notre
mauvaise conscience d'anciens colonisateurs ; c'est sur lui que se construit encore l'administration
(reprenant nos méthodes et jusqu'à nos sigles en matière d'aménagement).
"La colonisation ? un mal nécessaire", nous a-t-on dit. Un mal dont peut sortir un bien ?
 
- Enfin le pôle musulman, dans lequel se reconnaît désormais la très grande majorité de la population,
dans une variante, il est vrai, très conviviale de cette religion dont nous connaissons d'autres aspects.
Cette richesse de références ne va pas sans quelques contradictions (à nos yeux du moins) :
ainsi la ville de Dakar, tournée vers la mer (c'est à dire vers l'ancienne métropole) par héritage colonial,
est aussi excentrée que possible dans le territoire national, auquel ne la relie qu'un mince cordon de terre
évidemment encombré : c'est elle pourtant qui rassemble la plupart des activités urbaines du pays,
et qui connaît le plus fort taux de croissance (c'est à dire d'attirance des populations de l'intérieur).
 
Avec un étonnant contrepoint : l'énigmatique ville nouvelle de Touba, "capitale" de l'islamisme mouride
et située plus à l'intérieur des terres, a peut-être une croissance encore plus forte, mais avec une
population qui nous a paru en partie fantôme (ne venant peut-être que pour le pélerinage annuel),
et sans autre moteur apparent que son rayonnement religieux.
 
Si l'administration officielle reprend le modèle français (et notre langue), elle coexiste - et négocie
sans doute - avec une administration "de fait" résultant des groupes traditionnels qui se reconstituent
dans la périphérie des villes, ou avec l'autorité religieuse locale, comme l'école officielle en langue
française voisine avec l'école musulmane.
 
Tradition et Islam ont aussi leur contradiction, par exemple dans le droit de succession, par l'épouse
pour les uns, par le fils aîné pour les autres. Mais la famille elle-même est bien plus large que
ce que nous vivons ici : nombreux enfants parfois de plusieurs épouses, hébergement de proches
parents ou de leurs enfants : un monde ouvert, souvent resté en communication avec le village d'origine.
 
La contradiction n'est d'ailleurs pas vécue comme chez nous, dans la nécessaire défaite d'une idée
face à l'autre, le triomphe cruel d'une personne ou d'une équipe sur une autre : au contraire mille
stratégies permettent de résoudre la contradiction sans qu'aucun n'ait à perdre la face.
 
UN PEU D'URBANISME
 
En matière d'aménagement - pour en venir à notre domaine - ce n'est pas seulement la création urbaine
qui donne matière à réflexion, mais aussi la gestion des quartiers spontanés. Là où l'autorité coloniale
- parfois relayée après l'indépendance par le nouveau pouvoir - avait osé le "déguerpissement",
de nouvelles méthodes sont explorées, comme la percée de voies indispensables, mais dont le tracé
est "négocié" avec les habitants en contrepartie d'un titre foncier.
 
Pour les nouveaux quartiers, le groupement en coopératives permet à de futurs habitants de se
constituer en interlocuteur collectif de l'aménageur public, selon le souhait même de celui-ci.
Ailleurs, au fond d'une province, un administrateur local prend l'initiative, en dehors de toute
procédure officielle, de ménager le tracé des futures artères indispensables à travers un quartier
en cours d'aménagement "spontané".
 
Cet épanouissement du réel au milieu du cadre administratif est sans doute une leçon pour nous,
pour qui le citoyen n'est souvent qu'en bout de chaîne, et bien isolé.
 
Car une autre dimension frappe à tout moment : l'étonnante solidarité des groupes : familles élargies,
voisins originaires du même village, frères de religion (notamment avec la confrérie mouride),
autant de liens qui rattachent l'individu à un groupe social lors de son déplacement vers la grande ville.
 
Tout cela, nous avons eu la chance de le vivre "de l'intérieur", notamment au village de Yoff,
qui conserve au sein de la commune de Dakar la structure traditionnelle du peuple Lébou, et qui nous a
accueillis comme des amis. Amis aussi les universitaires sénégalais, enseignants ou thésards
qui ont guidé le groupe à Dakar puis à travers le pays.
 
Amitié, solidarité, participation active des intéressés, capacités de dialogue, stratégies pour résoudre
les contradictions, capacité à associer identité spécifique et ouverture au monde :
dans ses mille difficultés - qui nous sont apparues aussi en pleine lumière -, le Sénégal avait beaucoup
à nous apprendre, et dont nous aurions l'usage ici même.
 
CND
 
Images du Sénégal - texte : la Chine en mouvement
retour à la page d'accueil - laisser un message