-
"NON PAS NÉ,
MAIS CHU..."
-
- Tous professeurs chevronnés, ils trouvaient
plus ou moins cocasse cette situation d'apprenants
placés sous ma férule de
circonstance.
-
- Ainsi, au petit déjeûner du dernier
jour, l'un d'entre eux m'a-t-il bombardé d'un
jovial
- "bonjour, Maître", tandis qu'un autre
mentionnait que ses propres étudiants
vietnamiens le saluaient en français d'un
"bonjour, Vieux Maître...".
-
- "-En voilà une idée,
s'étonnait-il, légèrement
indigné : "Vieux Maître ! ..." ; pourtant
je ne suis pas si vieux..."
-
- L'expression a évoqué chez moi un
vague souvenir :
-
- - "Mais, en chinois, Professeur ne se dit-il pas
Lao Shi, et Lao ne veut-il pas dire Vieux ?
- - Si, en effet...
- - Et Shi ? qu'est-ce que ça veut dire
?
- - Maître... ; Shi, c'est le
Maître.
- - Eh bien voilà : quand ils vous appellent
Vieux Maître, ils ne disent pas autre chose que
l'équivalent du Lao Shi chinois ! "
-
- Le nez sur le motif comme tout débutant, je
distinguais le sens de chacun des composants dans un
mot dont eux-mêmes, de longue date rompus au
chinois, ne percevaient plus que le sens global... et
s'étonnaient de la traduction littérale
que leurs étudiants en donnaient en
français.
-
- --------------------------------------------------------------------------------------------------------------
-
- Mais je devais aussi surveiller ma prononciation :
surtout pour ce "Shi", que je m'efforçe de
prononcer "cheu", presque "chu", et non plus "chou".
En Chine j'avais cherché à dire que
j'étais professeur, mais ma prononciation
erronée "lao chou", signifiant... "souris",
m'avait valu diverses blagues de la part des
étudiants (et Fabien s'en souvient
peut-être).
-
- --------------------------------------------------------------------------------------------------------------
-
- A la fête de clôture, fort ému
par l'ambiance et par les cadeaux, j'ai
souhaité faire quelque chose sortant de
l'ordinaire, et me suis risqué à
réciter de Mallarmé : "Le tombeau
d'Edgar Poe"
- (plus pour sa musique que pour le sens, que j'ai
moi-même un peu de mal à saisir).
-
- Depuis "Tel qu'en lui-même enfin
l'éternité le change...", ma
mémoire embrumée m'a conduit tant bien
que mal jusqu'à la fin, "...aux noirs vols du
Blasphème épars dans le futur".
-
- M. Bui The Can s'est alors approché pour me
saluer amicalement, et m'a gissé dans l'oreille
:
-
- -"Non pas né, mais chu...
- - ... ?
-
- Je ne comprenais pas, croyant tout d'abord qu'il
faisait référence à la
conversation du matin ;
- mais il précisa bientôt :
-
- - Ce n'est pas : "né d'un désastre
obscur", mais : "chu d'un désastre obscur"
:
- "...Calme bloc ici bas chu d'un désastre
obscur,
- Que ce granit du moins montre à jamais sa
borne
- Aux noirs vols du Blasphème épars
dans le futur ! ".
-
- Il avait raison, et je le savais : s'agissant d'un
granit, je suis toujours tenté de penser aux
mouvements de notre sous-sol, mais l'obscur
désastre que Mallarmé avait en
tête se situe
- dans le noir du ciel, et la roche était
d'un météorite.
-
- L'erreur n'avait pas échappé
à notre fin lettré.
-
- CND
|