Stage linguistique francophone à Singapour

Epilogue

 
 

"NON PAS NÉ, MAIS CHU..."

 
Tous professeurs chevronnés, ils trouvaient plus ou moins cocasse cette situation d'apprenants placés sous ma férule de circonstance.
 
Ainsi, au petit déjeûner du dernier jour, l'un d'entre eux m'a-t-il bombardé d'un jovial
"bonjour, Maître", tandis qu'un autre mentionnait que ses propres étudiants vietnamiens le saluaient en français d'un "bonjour, Vieux Maître...".
 
"-En voilà une idée, s'étonnait-il, légèrement indigné : "Vieux Maître ! ..." ; pourtant je ne suis pas si vieux..."
 
L'expression a évoqué chez moi un vague souvenir :
 
- "Mais, en chinois, Professeur ne se dit-il pas Lao Shi, et Lao ne veut-il pas dire Vieux ?
- Si, en effet...
- Et Shi ? qu'est-ce que ça veut dire ?
- Maître... ; Shi, c'est le Maître.
- Eh bien voilà : quand ils vous appellent Vieux Maître, ils ne disent pas autre chose que l'équivalent du Lao Shi chinois ! "
 
Le nez sur le motif comme tout débutant, je distinguais le sens de chacun des composants dans un mot dont eux-mêmes, de longue date rompus au chinois, ne percevaient plus que le sens global... et s'étonnaient de la traduction littérale que leurs étudiants en donnaient en français.
 
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Mais je devais aussi surveiller ma prononciation : surtout pour ce "Shi", que je m'efforçe de prononcer "cheu", presque "chu", et non plus "chou". En Chine j'avais cherché à dire que j'étais professeur, mais ma prononciation erronée "lao chou", signifiant... "souris", m'avait valu diverses blagues de la part des étudiants (et Fabien s'en souvient peut-être).
 
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A la fête de clôture, fort ému par l'ambiance et par les cadeaux, j'ai souhaité faire quelque chose sortant de l'ordinaire, et me suis risqué à réciter de Mallarmé : "Le tombeau d'Edgar Poe"
(plus pour sa musique que pour le sens, que j'ai moi-même un peu de mal à saisir).
 
Depuis "Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change...", ma mémoire embrumée m'a conduit tant bien que mal jusqu'à la fin, "...aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur".
 
M. Bui The Can s'est alors approché pour me saluer amicalement, et m'a gissé dans l'oreille :
 
-"Non pas né, mais chu...
- ... ?
 
Je ne comprenais pas, croyant tout d'abord qu'il faisait référence à la conversation du matin ;
mais il précisa bientôt :
 
- Ce n'est pas : "né d'un désastre obscur", mais : "chu d'un désastre obscur" :
"...Calme bloc ici bas chu d'un désastre obscur,
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur ! ".
 
Il avait raison, et je le savais : s'agissant d'un granit, je suis toujours tenté de penser aux mouvements de notre sous-sol, mais l'obscur désastre que Mallarmé avait en tête se situe
dans le noir du ciel, et la roche était d'un météorite.
 
L'erreur n'avait pas échappé à notre fin lettré.
 
CND

 
 
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