ville

 

Stage linguistique "Cofrens" à Singapour

"LIRE LA VILLE"

Le sujet initial retenu pour le stage : "La ville", a été précisé sous le titre "Lire la ville",
à la fois pour tenir compte de la formation littéraire et linguistique des participants
( enseignants de français en lycée ou en université venus de différents pays d'Asie du Sud-Est),
et pour les inviter à une attitude de découverte à partir d'une situation réelle de simple citoyen,
promeneur attentif cependant à saisir et à interpréter les signes que la cité propose au
regard et à la pensée.
 
Mais il fallait aussitôt lever l'ambiguïté : la ville est-elle vraiment un langage, usant de "mots"
bien définis et assemblés selon une syntaxe ?
 
Si un feu rouge signifie bien pour tous "stop" et le vert "passez", et si leur règle de composition
veut qu'on les emploie alternativement (ensemble serait une faute de syntaxe), l'exemple reste exceptionnel : le décodage des signes est le plus souvent affaire d'interprétation, mobilisant un bagage personnel variable selon la culture, l'expérience urbaine ou la sensibilité individuelle.
 
Pourtant de nombreux éléments font l'objet d'une interprétation largement partagée :
ainsi les participants au stage ont-ils constaté d'emblée que pour eux tous la climatisation
indiquait un certain niveau de développement, et une tour en construction la croissance,
mais un chantier arrêté... la crise.
 
Il fallait cependant organiser et développer ce premier matériel de perception commune,
à la fois par l'émergence de quelques repères "théoriques" (ou plutôt culturels),
et par la mise en commun de l'expérience urbaine de chacun.

QUELQUES MYTHES REVELATEURS

Ainsi le conte populaire des "trois petits cochons" a-t-il été pris comme illustration du besoin,
pour les hommes, de s'abriter pour échapper au danger et lutter ensemble contre l'ennemi commun.
 
Mais ce danger peut aussi se trouver dans la ville elle-même, vue de l'extérieur comme
le labyrinthe mythologique, "lieu de perdition" et monstre dévoreur d'enfants,
dont il nous fallait trouver le fil d'Ariane.
 
Ce retournement de la ville pleine d'urbanité civile en lieu de tous les dangers a été aussi illustré
par la lecture de La Fontaine et de sa fable Le rat de ville et le rat des champs.

LA VILLE DEVOILEE PAR LES TEXTES

Les multiples aspects de la question urbaine ont été ainsi abordés par la lecture
(confiée aux participants) de courts textes - écrits d'auteurs français -,
objets ensuite de commentaires et de débats.
 
Descartes, parlant de la nécessité de l'ordre et de la régularité dans la ville, n'a dans l'esprit
qu'une métaphore pour préparer la construction méthodique de la pensée rationnelle.
Mais cette ville géométrique et sans passé a bel et bien été mise en oeuvre par d'autres sur le terrain.
 
C'est d'une tout autre ville que nous parle Balzac, un Paris charnel et sensuel, amoral et pourtant
attachant : ville de passion et de désordre, lieu de perdition acceptée parmi les fleurs du mal.
 
Et c'est justement Baudelaire qui nous montre en deux vers déchirants une autre forme d'attachement à la ville, c'est-à-dire à son passé, montrant après Balzac combien la vision de Descartes, pour "raisonnable" qu'elle soit, reste insuffisante pour rendre compte de la richesse du phénomène urbain.
 
Des différences de conception entre l'Asie et l'Europe ont été aussi évoquées à partir d'auteurs francophones mais férus d'Asie : Victor Segalen se montre ainsi critique sur le fétichisme des occidentaux en matière de monuments historiques, et évoque au contraire une capacité asiatique à préserver un patrimoine plus intérieur.
 
Dans un texte moins connu, le père Michel Benoist décrit la différence de conception qu'il perçoit,
à travers le tracé des jardins, dans la conception de l'espace en France et en Chine (mais on observera que cette différence existe déjà, au sein de l'Europe, entre la France et l'Angleterre).
 
Enfin une page en traduction française du fameux Tao-tö king de Lao Tseu, consacrée au "vide" et volontiers citée par un philosophe français de l'urbanisme, a servi d'introduction à la notion d'espace urbain public (d'abord extérieur puis, comme on le verra, progressivement aspiré à l'intérieur des bâtiments).

LA REPRESENTATION DE L'ESPACE

De même qu'il n'y a guère de pensée organisée sans les mots, la représentation de l'espace a recours à l'image, et les formes de cette représentation reflètent puis organisent la conception même de l'espace.
 
Ainsi tel épisode de la vie de Bouddha, recueilli dans un temple de Chiang Mai, témoigne-t-il d'une vision symbolique détachée des contraintes dimensionnelles.
 
A l'inverse, une gravure de Dürer pour son Traité de perspective illustre la nécessaire fixité de l'observateur et de son modèle, et leur séparation par le système de repérage perspectif selon les coordonnées "cartésiennes".
 
La Cène de Léonard de Vinci pousse la méthode à sa limite, puisque le peintre ne peut plus ignorer que le spectateur se déplace le long du tableau et doit donc ajuster son dessin perspectif aux extrémités, trichant en quelque sorte par rapport à la rigueur perspective, selon le paradoxe dit des "assiettes de Léonard".
 
On comprend ainsi que d'autres modes de représentation, libérés de la fixité perspective, rendent mieux compte du temps : lorsque Ni San rassemble dans un rouleau en hauteur les deux rives d'un plan d'eau, la ligne d'horizon se déplace avec notre regard, montant d'un bord à l'autre comme si la vision était celle d'un oiseau parcourant l'espace.
 
Pour répondre au parcours, bien réel celui-là, des fidèles ou des visiteurs et leur présenter la suite innombrable des épisodes du Ramakien (au coeur de Bangkok), le peintre, qui maîtrisait la construction perspective, l'a utilisée indépendamment pour chaque motif "urbain" successif, la liaison souple étant assurée par les parties paysagères intermédiaires, sans que la continuité du "tableau" -ni du parcours de l'observateur- ne soit interrompue pour autant.
 
A ce temps progressif le peintre Shigenaga subsitue, comme plus tard les cubistes, la présentation simultanée de regards successifs rassemblés dans une vision ukiyo-e du parc de Ueno : on comprend que les premiers cinéastes aient pu s'inspirer de telles démarches pour aborder la question du montage.
 
Mais cette liberté par rapport à la perspective pour y introduire la dimension du temps est peut-être instinctive : dans un dessin d'enfant, Marie, à 5 ans, représente son assiette (ronde) et celles de ses parents (ovales) sous des angles variés correspondant au parcours de son regard.
 
Cet aspect a paru significatif dans la mesure où la ville ne saurait se penser ni se percevoir immobile, mais se modifie en apparence comme en réalité dans le temps long de son histoire comme dans le temps plus court de ses pulsations ou des parcours de l'observateur.

IDEOGRAMMES

Dans un autre ordre d'idées, on a pu observer, grâce au tracé qu'en ont fait des participants, que le caractère chinois pour "champ" (cultivé) schématise la colonisation de l'espace (rural, puis urbain) selon le modèle orthogonal si répandu, tandis que les deux caractères pour "ville" figurent -chacun à sa manière- une portion d'espace placée sous une autorité et défendue par les armes ou par une muraille ; de son côté, le caractère pour "centre" correspond au schéma de la capitale impériale, tel qu'on le connaît à Pékin et qu'on devait le retrouver à Hué.
 
Enfin, selon qu'on figurait ces caractères sous leur forme régulière (imprimée) ou cursive, l'aspect évoquait la géométrie cartésienne de type apollonien ou , au contraire, la fantaisie dyonisiaque de la ville balzacienne.

LA VILLE MODERNE, OU L'UTOPIE REALISEE

La gestation du mouvement moderne dans les esprits, bien avant sa réalisation sur le terrain, a pu être suivie d'après des textes rassemblés par Françoise Choay dans son livre L'urbanisme, utopies et réalités.
 
Là aussi de courts extraits, lus et commentés par les participants, ont permis de suivre, de Robert Owen à Victor Considérant et de Walter Gropius à Le Corbusier, en passant par Jules Verne, la genèse d'un projet à la fois urbain et social fait d'ordre et d'hygiène comme de rendement économique, dans lequel l'approche "scientifique" (ou présentée comme telle) justifie l'effacement de l'histoire et de la fantaisie individuelle.
 
Ce projet radical sur "l'homme nouveau" a été également repéré dans la Charte d'Athènes, rédigée par Le Corbusier mais qui doit sans doute à ses co-auteurs scandinaves ou anglo-saxons des accents humanistes qui restent d'actualité.
 
Parmi les éléments les plus déterminants pour la ville d'aujourd'hui, on a pu noter le zonage par fonctions ("habiter, travailler, se recréer, circuler") ou par catégories sociales, et la "troisième dimension" (immeubles hauts, échangeurs dénivelés) : l'éclatement de la ville traditionnelle a pu se lire en filigrane dans ces écrits théoriques qui n'ont trouvé leur application en Europe et aux Etats Unis qu'après la seconde guerre mondiale, et en Asie plus récemment, mais avec quelle vigueur !

CRITIQUE ET DEPASSEMENT

Le recul critique que l'on connaît, au moins en France, sur l'application de ces théories (suite aux graves problèmes rencontrés dans les grands ensembles) a été illustré à la fois par un texte incendiaire repéré sur Internet par l'un des participants, et par le film "Rêve de ville" montrant la spectaculaire démolition de deux tours à Mantes la Jolie, et son contexte urbain et social.
 
Mais une vision plus positive a été apportée par le film d'Eric Rohmer "L'ami de mon amie", montrant sous un jour à la fois qualitatif et sensible les conditions de vie et d'environnement à Cergy-Pontoise.
 
Outre la documentation particulière remise aux participants sur cette ville nouvelle française qu'on pourrait presque qualifier de "post-moderne" (et qui a du moins tiré les leçons des grands ensembles), la projection a été aussi l'occasion d'alimenter la réflexion sur l'évolution des moeurs, dont les participants ont noté l'accélération par le phénomène urbain.

LA VILLE AUX CENT VISAGES

Parallèlement à cette reconnaissance des multiples repères culturels qui organisent notre lecture de la ville en général, la présentation par chaque participant de sa ville d'origine dans sa particularité a fait apparaître, sur autant de cas concrets, la richesse de la question urbaine.

Ho Chi Minh ville

(la Saigon de naguère) doit à son passé colonial un air de francitude qui persiste dans sa composition "haussmannienne" comme dans les monuments qui en commandent les grands axes ; pourtant les premières tours surgissent, et la mutation programmée n'est que suspendue par la crise économique.

Cebu

présente au contraire, dans la ville intra-muros d'influence espagnole, le plan en quadrillage régulier que l'on connaît par exemple à Barcelone, et dans lequel les édifices majeurs ne se placent plus dans l'axe des voies, mais à l'intérieur des îlots carrés qu'elles déterminent.

Manille

comme Cebu donne l'exemple d'une position stratégique et des conséquences à la fois commerciales et économiques, militaires et démographiques qui résultent d'une situation de "tête de pont". Cette clé de lecture s'avère particulièrement appropriée pour la compréhension de villes de la région comme Hong Kong et Singapour.

Bangkok

conserve vivante la trace de ses canaux, qui en constituaient l'armature animée avant d'être relayés par les voies terrestres et leurs fameux encombrements ; on peut y voir comme une métaphore de la vie urbaine d'hier et d'aujourd'hui, dont la ville abrite des situations extrêmes.

Ubon Ratchatani,

ville d'avenir par sa situation presque frontalière, garde le contact avec la nature sur les bords de la rivière Moon, bien mis en valeur dans l'aménagement, comme dans le parc qui constitue son coeur de ville (sans oublier son sens de la fête).

Kuala Lumpur

érige ses tours dans une architecture festive d'exceptionnelle qualité et les projets en cours
(auxquels contribue l'un des participants) développent cette tendance onirique, qui s'ancre cependant dans une tradition repensée, notamment pour le traitement climatique.

Kuala Kangsar

inscrit sa composition urbaine dans une trame orthogonale, commandée de l'extérieur par le palais selon une longue oblique, suivant un schéma faisant remarquablement écho à celui présenté précédemment pour Milan. Mais l'architecture diffère, avec la double richesse de l'Asie et du peuplement musulman particulier au pays.

Medan

inscrit son histoire dans celle d'une famille fondatrice, qu'on peut lire à la fois dans une aura mythique et dans une dimension humaine particulièrement attachante. Cette double dimension, présente par exemple dans la mythologie grecque, se retrouve aussi dans d'autres villes de la région.

Luang Prabang

inscrit son patrimoine (reconnu au niveau mondial) dans une harmonie avec le site et sa topographie, qui déterminent aussi bien les composantes de la population laotienne que la composition de la ville et jusqu'à la direction exacte des orientations cardinales, inclinées suivant l'axe du fleuve.
La reconnaissance des diverses formes d'habitat comme élément de patrimoine est également à remarquer.

Hué

née de la rencontre de deux populations consacrée par un mariage, se place ainsi d'emblée sous le signe de l'union, qui préside aussi à l'inscription dans le site de la citadelle impériale et du temple qui lui est conjoint par un grand axe de composition (même la ville française, développée entre ces deux éléments, y sera accueillie avec hospitalité).

Phnom Penh

ville d'histoire récente, permet de reconstituer sur des documents précis la contitution de l'organisation urbaine, où les alignements souples de départ (le long d'itinéraires adaptés au site naturel) font place progressivement à une trame orthogonale régulière.

Hanoi

enfin est l'occasion d'interroger de manière plus détaillée le nom de la ville et son évolution : la multiplicité des noms successifs évoque une personnalité évolutive, tandis que l'un d'entre eux, signifiant "capitale de l'est", rappelle que les nations d'Asie ont souvent déplacé leur capitale, comme on peut le lire aussi dans les noms de Tokyo (même sens), ou encore de Pékin et Nankin (nord et sud), et ailleurs encore dans la région même comme l'ont montré d'autres exposés .

Singapour même

présentée par deux participantes locales, témoigne de l'ordre et de la discipline dans la ville comme dans la société, composantes majeures de l'identité singapourienne (pourtant fondée sur le respect de la diversité des origines) qui sera longuement interrogée dans la suite du stage, comme son niveau particulier de développement.

Hong Kong

présentée par un animateur (Fabien), fait un peu figure de précurseur dans ce développement, comme dans le "tout économique" (voire le tout financier) qui régit la ville jusque dans sa politique foncière.

PISTES MULTIPLES

Cette présentation de cas urbains concrets et divers a aussi permis d'enrichir l'approche initiale par des thèmes nouveaux :
 
- Lutte pour la prééminence (par la hauteur des bâtiments) comme expression du pouvoir sur la ville, rapports et évolution des pouvoirs et de leur expression physique ;
 
- Empilement des cultures né des différentes phases de la constitution des
villes dans leur espace et dans leur population (en y intégrant la phase coloniale) ;
 
- Rupture culturelle, et donc aussi urbaine, avec l'émergence d'une modernité dont on ne sait pas toujours dire si elle est occidentale, asiatique ou mondiale ;
 
- Développement d'une "cinquième saison", qui règne en permanence sur les espaces climatisés et tend à vider de son animation l'espace public "extérieur" ; et pourtant retour d'un souci de nature, particulièrement sensible à Singapour.
 
A partir de ces thèmes majeurs, largement débattus par les participants à la lumière de leurs expériences respectives, et développés en pistes si nombreuses qu'elles ont un moment couvert tout le tableau de la salle de travail, les participants se sont regroupés par petites équipes centrées chacune sur une optique particulière, pour se lancer parallèlement à la découverte de Singapour avec pour but commun : "lire la ville".
 
 
 compte-rendu de mission - lire Singapour - épilogue - Citations - Bibliographie
retour à la page d'accueil - laisser un message