- Le sujet initial retenu pour le stage : "La
ville", a été précisé sous
le titre "Lire la ville",
- à la fois pour tenir compte de la formation
littéraire et linguistique des
participants
- ( enseignants de français en lycée
ou en université venus de différents
pays d'Asie du Sud-Est),
- et pour les inviter à une attitude de
découverte à partir d'une situation
réelle de simple citoyen,
- promeneur attentif cependant à saisir et
à interpréter les signes que la
cité propose au
- regard et à la pensée.
-
- Mais il fallait aussitôt lever
l'ambiguïté : la ville est-elle vraiment
un langage, usant de "mots"
- bien définis et assemblés selon une
syntaxe ?
-
- Si un feu rouge signifie bien pour tous "stop" et
le vert "passez", et si leur règle de
composition
- veut qu'on les emploie alternativement (ensemble
serait une faute de syntaxe), l'exemple reste
exceptionnel : le décodage des signes est le
plus souvent affaire d'interprétation,
mobilisant un bagage personnel variable selon la
culture, l'expérience urbaine ou la
sensibilité individuelle.
-
- Pourtant de nombreux éléments font
l'objet d'une interprétation largement
partagée :
- ainsi les participants au stage ont-ils
constaté d'emblée que pour eux tous la
climatisation
- indiquait un certain niveau de
développement, et une tour en construction la
croissance,
- mais un chantier arrêté... la
crise.
-
- Il fallait cependant organiser et
développer ce premier matériel de
perception commune,
- à la fois par l'émergence de
quelques repères "théoriques" (ou
plutôt culturels),
- et par la mise en commun de l'expérience
urbaine de chacun.
QUELQUES MYTHES
REVELATEURS
- Ainsi le conte populaire des "trois petits
cochons" a-t-il été pris comme
illustration du besoin,
- pour les hommes, de s'abriter pour échapper
au danger et lutter ensemble contre l'ennemi
commun.
-
- Mais ce danger peut aussi se trouver dans la ville
elle-même, vue de l'extérieur comme
- le labyrinthe mythologique, "lieu de perdition" et
monstre dévoreur d'enfants,
- dont il nous fallait trouver le fil d'Ariane.
-
- Ce retournement de la ville pleine
d'urbanité civile en lieu de tous les dangers a
été aussi illustré
- par la lecture de La Fontaine et de sa fable Le
rat de ville et le rat des champs.
LA VILLE DEVOILEE PAR LES
TEXTES
- Les multiples aspects de la question urbaine ont
été ainsi abordés par la
lecture
- (confiée aux participants) de courts textes
- écrits d'auteurs français -,
- objets ensuite de commentaires et de
débats.
-
- Descartes, parlant de la nécessité
de l'ordre et de la régularité dans la
ville, n'a dans l'esprit
- qu'une métaphore pour préparer la
construction méthodique de la pensée
rationnelle.
- Mais cette ville géométrique et sans
passé a bel et bien été mise en
oeuvre par d'autres sur le terrain.
-
- C'est d'une tout autre ville que nous parle
Balzac, un Paris charnel et sensuel, amoral et
pourtant
- attachant : ville de passion et de
désordre, lieu de perdition acceptée
parmi les fleurs du mal.
-
- Et c'est justement Baudelaire qui nous montre en
deux vers déchirants une autre forme
d'attachement à la ville, c'est-à-dire
à son passé, montrant après
Balzac combien la vision de Descartes, pour
"raisonnable" qu'elle soit, reste insuffisante pour
rendre compte de la richesse du
phénomène urbain.
-
- Des différences de conception entre l'Asie
et l'Europe ont été aussi
évoquées à partir d'auteurs
francophones mais férus d'Asie : Victor Segalen
se montre ainsi critique sur le fétichisme des
occidentaux en matière de monuments
historiques, et évoque au contraire une
capacité asiatique à préserver un
patrimoine plus intérieur.
-
- Dans un texte moins connu, le père Michel
Benoist décrit la différence de
conception qu'il perçoit,
- à travers le tracé des jardins, dans
la conception de l'espace en France et en Chine (mais
on observera que cette différence existe
déjà, au sein de l'Europe, entre la
France et l'Angleterre).
-
- Enfin une page en traduction française du
fameux Tao-tö king de Lao Tseu, consacrée
au "vide" et volontiers citée par un philosophe
français de l'urbanisme, a servi d'introduction
à la notion d'espace urbain public (d'abord
extérieur puis, comme on le verra,
progressivement aspiré à
l'intérieur des bâtiments).
LA REPRESENTATION DE
L'ESPACE
- De même qu'il n'y a guère de
pensée organisée sans les mots, la
représentation de l'espace a recours à
l'image, et les formes de cette représentation
reflètent puis organisent la conception
même de l'espace.
-
- Ainsi tel épisode de la vie de Bouddha,
recueilli dans un temple de Chiang Mai,
témoigne-t-il d'une vision symbolique
détachée des contraintes
dimensionnelles.
-
- A l'inverse, une gravure de Dürer pour son
Traité de perspective illustre la
nécessaire fixité de l'observateur et de
son modèle, et leur séparation par le
système de repérage perspectif selon les
coordonnées "cartésiennes".
-
- La Cène de Léonard de Vinci pousse
la méthode à sa limite, puisque le
peintre ne peut plus ignorer que le spectateur se
déplace le long du tableau et doit donc ajuster
son dessin perspectif aux extrémités,
trichant en quelque sorte par rapport à la
rigueur perspective, selon le paradoxe dit des
"assiettes de Léonard".
-
- On comprend ainsi que d'autres modes de
représentation, libérés de la
fixité perspective, rendent mieux compte du
temps : lorsque Ni San rassemble dans un rouleau en
hauteur les deux rives d'un plan d'eau, la ligne
d'horizon se déplace avec notre regard, montant
d'un bord à l'autre comme si la vision
était celle d'un oiseau parcourant
l'espace.
-
- Pour répondre au parcours, bien réel
celui-là, des fidèles ou des visiteurs
et leur présenter la suite innombrable des
épisodes du Ramakien (au coeur de Bangkok), le
peintre, qui maîtrisait la construction
perspective, l'a utilisée indépendamment
pour chaque motif "urbain" successif, la liaison
souple étant assurée par les parties
paysagères intermédiaires, sans que la
continuité du "tableau" -ni du parcours de
l'observateur- ne soit interrompue pour autant.
-
- A ce temps progressif le peintre Shigenaga
subsitue, comme plus tard les cubistes, la
présentation simultanée de regards
successifs rassemblés dans une vision ukiyo-e
du parc de Ueno : on comprend que les premiers
cinéastes aient pu s'inspirer de telles
démarches pour aborder la question du
montage.
-
- Mais cette liberté par rapport à la
perspective pour y introduire la dimension du temps
est peut-être instinctive : dans un dessin
d'enfant, Marie, à 5 ans, représente son
assiette (ronde) et celles de ses parents (ovales)
sous des angles variés correspondant au
parcours de son regard.
-
- Cet aspect a paru significatif dans la mesure
où la ville ne saurait se penser ni se
percevoir immobile, mais se modifie en apparence comme
en réalité dans le temps long de son
histoire comme dans le temps plus court de ses
pulsations ou des parcours de l'observateur.
IDEOGRAMMES
- Dans un autre ordre d'idées, on a pu
observer, grâce au tracé qu'en ont fait
des participants, que le caractère chinois pour
"champ" (cultivé) schématise la
colonisation de l'espace (rural, puis urbain) selon le
modèle orthogonal si répandu, tandis que
les deux caractères pour "ville" figurent
-chacun à sa manière- une portion
d'espace placée sous une autorité et
défendue par les armes ou par une muraille ; de
son côté, le caractère pour
"centre" correspond au schéma de la capitale
impériale, tel qu'on le connaît à
Pékin et qu'on devait le retrouver à
Hué.
-
- Enfin, selon qu'on figurait ces caractères
sous leur forme régulière
(imprimée) ou cursive, l'aspect évoquait
la géométrie cartésienne de type
apollonien ou , au contraire, la fantaisie dyonisiaque
de la ville balzacienne.
LA VILLE MODERNE, OU L'UTOPIE
REALISEE
- La gestation du mouvement moderne dans les
esprits, bien avant sa réalisation sur le
terrain, a pu être suivie d'après des
textes rassemblés par Françoise Choay
dans son livre L'urbanisme, utopies et
réalités.
-
- Là aussi de courts extraits, lus et
commentés par les participants, ont permis de
suivre, de Robert Owen à Victor
Considérant et de Walter Gropius à Le
Corbusier, en passant par Jules Verne, la
genèse d'un projet à la fois urbain et
social fait d'ordre et d'hygiène comme de
rendement économique, dans lequel l'approche
"scientifique" (ou présentée comme
telle) justifie l'effacement de l'histoire et de la
fantaisie individuelle.
-
- Ce projet radical sur "l'homme nouveau" a
été également
repéré dans la Charte d'Athènes,
rédigée par Le Corbusier mais qui doit
sans doute à ses co-auteurs scandinaves ou
anglo-saxons des accents humanistes qui restent
d'actualité.
-
- Parmi les éléments les plus
déterminants pour la ville d'aujourd'hui, on a
pu noter le zonage par fonctions ("habiter,
travailler, se recréer, circuler") ou par
catégories sociales, et la "troisième
dimension" (immeubles hauts, échangeurs
dénivelés) : l'éclatement de la
ville traditionnelle a pu se lire en filigrane dans
ces écrits théoriques qui n'ont
trouvé leur application en Europe et aux Etats
Unis qu'après la seconde guerre mondiale, et en
Asie plus récemment, mais avec quelle vigueur
!
CRITIQUE ET
DEPASSEMENT
- Le recul critique que l'on connaît, au moins
en France, sur l'application de ces théories
(suite aux graves problèmes rencontrés
dans les grands ensembles) a été
illustré à la fois par un texte
incendiaire repéré sur Internet par l'un
des participants, et par le film "Rêve de ville"
montrant la spectaculaire démolition de deux
tours à Mantes la Jolie, et son contexte urbain
et social.
-
- Mais une vision plus positive a été
apportée par le film d'Eric Rohmer "L'ami de
mon amie", montrant sous un jour à la fois
qualitatif et sensible les conditions de vie et
d'environnement à Cergy-Pontoise.
-
- Outre la documentation particulière remise
aux participants sur cette ville nouvelle
française qu'on pourrait presque qualifier de
"post-moderne" (et qui a du moins tiré les
leçons des grands ensembles), la projection a
été aussi l'occasion d'alimenter la
réflexion sur l'évolution des moeurs,
dont les participants ont noté
l'accélération par le
phénomène urbain.
LA VILLE AUX CENT
VISAGES
- Parallèlement à cette reconnaissance
des multiples repères culturels qui organisent
notre lecture de la ville en général, la
présentation par chaque participant de sa ville
d'origine dans sa particularité a fait
apparaître, sur autant de cas concrets, la
richesse de la question urbaine.
Ho Chi Minh ville
- (la Saigon de naguère) doit à son
passé colonial un air de francitude qui
persiste dans sa composition "haussmannienne" comme
dans les monuments qui en commandent les grands axes ;
pourtant les premières tours surgissent, et la
mutation programmée n'est que suspendue par la
crise économique.
Cebu
- présente au contraire, dans la ville
intra-muros d'influence espagnole, le plan en
quadrillage régulier que l'on connaît par
exemple à Barcelone, et dans lequel les
édifices majeurs ne se placent plus dans l'axe
des voies, mais à l'intérieur des
îlots carrés qu'elles
déterminent.
Manille
- comme Cebu donne l'exemple d'une position
stratégique et des conséquences à
la fois commerciales et économiques, militaires
et démographiques qui résultent d'une
situation de "tête de pont". Cette clé de
lecture s'avère particulièrement
appropriée pour la compréhension de
villes de la région comme Hong Kong et
Singapour.
Bangkok
- conserve vivante la trace de ses canaux, qui en
constituaient l'armature animée avant
d'être relayés par les voies terrestres
et leurs fameux encombrements ; on peut y voir comme
une métaphore de la vie urbaine d'hier et
d'aujourd'hui, dont la ville abrite des situations
extrêmes.
Ubon Ratchatani,
- ville d'avenir par sa situation presque
frontalière, garde le contact avec la nature
sur les bords de la rivière Moon, bien mis en
valeur dans l'aménagement, comme dans le parc
qui constitue son coeur de ville (sans oublier son
sens de la fête).
Kuala Lumpur
- érige ses tours dans une architecture
festive d'exceptionnelle qualité et les projets
en cours
- (auxquels contribue l'un des participants)
développent cette tendance onirique, qui
s'ancre cependant dans une tradition repensée,
notamment pour le traitement climatique.
Kuala Kangsar
- inscrit sa composition urbaine dans une trame
orthogonale, commandée de l'extérieur
par le palais selon une longue oblique, suivant un
schéma faisant remarquablement écho
à celui présenté
précédemment pour Milan. Mais
l'architecture diffère, avec la double richesse
de l'Asie et du peuplement musulman particulier au
pays.
Medan
- inscrit son histoire dans celle d'une famille
fondatrice, qu'on peut lire à la fois dans une
aura mythique et dans une dimension humaine
particulièrement attachante. Cette double
dimension, présente par exemple dans la
mythologie grecque, se retrouve aussi dans d'autres
villes de la région.
Luang Prabang
- inscrit son patrimoine (reconnu au niveau mondial)
dans une harmonie avec le site et sa topographie, qui
déterminent aussi bien les composantes de la
population laotienne que la composition de la ville et
jusqu'à la direction exacte des orientations
cardinales, inclinées suivant l'axe du
fleuve.
- La reconnaissance des diverses formes d'habitat
comme élément de patrimoine est
également à remarquer.
Hué
- née de la rencontre de deux populations
consacrée par un mariage, se place ainsi
d'emblée sous le signe de l'union, qui
préside aussi à l'inscription dans le
site de la citadelle impériale et du temple qui
lui est conjoint par un grand axe de composition
(même la ville française,
développée entre ces deux
éléments, y sera accueillie avec
hospitalité).
Phnom Penh
- ville d'histoire récente, permet de
reconstituer sur des documents précis la
contitution de l'organisation urbaine, où les
alignements souples de départ (le long
d'itinéraires adaptés au site naturel)
font place progressivement à une trame
orthogonale régulière.
Hanoi
- enfin est l'occasion d'interroger de
manière plus détaillée le nom de
la ville et son évolution : la
multiplicité des noms successifs évoque
une personnalité évolutive, tandis que
l'un d'entre eux, signifiant "capitale de l'est",
rappelle que les nations d'Asie ont souvent
déplacé leur capitale, comme on peut le
lire aussi dans les noms de Tokyo (même sens),
ou encore de Pékin et Nankin (nord et sud), et
ailleurs encore dans la région même comme
l'ont montré d'autres exposés .
Singapour même
- présentée par deux participantes
locales, témoigne de l'ordre et de la
discipline dans la ville comme dans la
société, composantes majeures de
l'identité singapourienne (pourtant
fondée sur le respect de la diversité
des origines) qui sera longuement interrogée
dans la suite du stage, comme son niveau particulier
de développement.
Hong Kong
- présentée par un animateur (Fabien),
fait un peu figure de précurseur dans ce
développement, comme dans le "tout
économique" (voire le tout financier) qui
régit la ville jusque dans sa politique
foncière.
PISTES MULTIPLES
- Cette présentation de cas urbains concrets
et divers a aussi permis d'enrichir l'approche
initiale par des thèmes nouveaux :
-
- - Lutte pour la prééminence (par la
hauteur des bâtiments) comme expression du
pouvoir sur la ville, rapports et évolution des
pouvoirs et de leur expression physique ;
-
- - Empilement des cultures né des
différentes phases de la constitution des
- villes dans leur espace et dans leur population
(en y intégrant la phase coloniale) ;
-
- - Rupture culturelle, et donc aussi urbaine, avec
l'émergence d'une modernité dont on ne
sait pas toujours dire si elle est occidentale,
asiatique ou mondiale ;
-
- - Développement d'une "cinquième
saison", qui règne en permanence sur les
espaces climatisés et tend à vider de
son animation l'espace public "extérieur" ; et
pourtant retour d'un souci de nature,
particulièrement sensible à
Singapour.
-
- A partir de ces thèmes majeurs, largement
débattus par les participants à la
lumière de leurs expériences
respectives, et développés en pistes si
nombreuses qu'elles ont un moment couvert tout le
tableau de la salle de travail, les participants se
sont regroupés par petites équipes
centrées chacune sur une optique
particulière, pour se lancer
parallèlement à la découverte de
Singapour avec pour but commun : "lire la ville".
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